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Céline Seror, « L’art est politique et il arrive qu’il soit féminin »

par Véronique Giraud
De gauche à droite, Céline Seror et Angèle Etourdi Essamba, les deux fondatrices de la revue IAM (Intense Art Magazine). DR
De gauche à droite, Céline Seror et Angèle Etourdi Essamba, les deux fondatrices de la revue IAM (Intense Art Magazine). DR
Arts visuels Arts plastiques Publié le 27/10/2016
Céline Seror a fondé avec l'artiste photographe Angèle Etourdi Essamba une plateforme collaborative et une revue prestigieuse, un projet singulier qu'elles ont appelé "IAM" pour "Intense Art Magazine". Céline Seror répond à nos questions.

Angèle Etoundi Essamba est venue en France à l’âge de 10 ans, puis elle a été formée à l’art à Amsterdam. Fréquemment exposée en Afrique, elle connaît les conditions de production de l’art africain mais ne les a pas vécues de l’intérieur…

Angèle a en effet réalisé la majorité de sa carrière à l’extérieur du Cameroun, tout en conservant un lien très fort avec son pays, avec un engagement personnel vis-à-vis de la jeune scène artistique camerounaise. Les artistes là-bas vivent leur art pleinement mais doivent accepter des renoncements, des compromis. La pression sociale est énorme, très éloignée de celle des artistes de la diaspora.

 

Quelle est la formation artistique des femmes artistes au Cameroun ?

La formation sur place est quasi inexistante. Il existe trois ou quatre écoles des beaux-arts au Cameroun, mais elles ont peu de moyens. Les enseignants sont soit des artistes confirmés soit des gens placés là. Il y a des initiatives personnelles d’artistes de la diaspora qui conservent un pied au Cameroun, comme celle de Barthélémy Toguo qui a ouvert et dirige le centre d’art Bandjoun Station. Il est l’exemple de l’artiste qui revient au pays pour y changer les choses. Il montre aux gens qu’il fait venir au Cameroun qu’il y a du potentiel, et de jeunes talents. Il contribue aussi à la formation en organisant des workshops, des talks, des projections, et en laissant son lieu à disposition du savoir.

La formation des artistes femmes que nous avons rencontrées est très modeste. Certaines d’entre elle ont été formées en dehors du Cameroun, notamment en RDC (République démocratique du Congo), où l’école des beaux-arts de Kinshasa a acquis une belle renommée. Les autres sont autodidactes, comme Justine Gaga, dont le maître spirituel fut Godileh, un homme qui s’est complètement dédié à la cause de la formation artistique dans son pays. Mais Justine Gaga a renoncé à tout pour son art, elle vit en ermite à quelques kilomètres de Douala.

 

L’initiative de IAM est d’autant plus louable. Quand l’avez-vous lancé ?

Le premier numéro du magazine papier est sorti en octobre 2014, nous avons mis un an à le monter. Pour des raisons de budget, nous avons d’abord lancé la plateforme Internet, collaborative, destinée à la femme africaine et de la diaspora.

 

Quelle est la ligne éditoriale ?

Autour de l’art, de la mode et du design, nous développons un discours accessible. Ce nouveau discours rassemble des audiences, des publics, des amateurs d’art confirmé comme des néophytes, qui n’ont pas une connaissance approfondie de la lecture d’œuvres d’art, ni d’une exposition, qui ne sont certainement jamais entrés dans une galerie. Ils découvrent un nouvel univers avec IAM, dont Angèle est en quelque sorte la directrice artistique. Son œil d’artiste contribue à la ligne visuelle, au choix des visuels qu’on effectue pour le magazine.

 

La femme africaine n’a pas toujours la possibilité de se connecter à Internet. Comment avez-vous contacté ces femmes ?

Cela peut paraître hallucinant mais nous sommes allées les chercher une par une. Nous avons passé un temps fou à identifier ces femmes influentes, celles qui ont un intérêt pour l’art, la mode, le design, qu’elles habitent à Dakar, à Abidjan, à Johannesburg, à New-York ou à Londres.

 

Quelles sont vos attentes ?

Sensibiliser le plus de monde possible autour de l’art, du design, de la mode d’Afrique et de sa diaspora, c’est la mission de IAM. Ces femmes, que nous avons en grande partie approchées à travers la mode, se sont retrouvées projetées dans un univers d’art contemporain ou dans un univers de design qu’elles découvraient. C’était une grande joie. Nos lectrices sont encore majoritairement sur la diaspora, mais le numéro 2 de IAM s’est vendu davantage sur le continent africain qu’en Europe.

 

Le prix et la qualité du magazine le placent dans une offre luxueuse…

Absolument. La plateforme internet, accessible à tous, offre un relais à la publication papier. Nous alimentons régulièrement le site avec des interviews, des articles d’expositions, des profils de professionnels de l’art et d’artistes qui sont un peu le reflet de ce que nous choisissons pour le magazine. Sauf que le magazine a une vocation par pays. Le premier à l’honneur fut le Cameroun, le second le Sénégal. On y raconte l’histoire du pays et organisons les articles avec des rubriques propres à l’écrit. L’offre papier est effectivement haut de gamme. C’est un choix. Nous voulons un objet que l’on conserve, c’est un livre plus qu’un magazine. Et c’est pour nous l’occasion ultime de mettre en valeur, de la plus belle manière, les œuvres d’art de ces artistes que nous sélectionnons très attentivement. C’est leur rendre hommage. Et cela a un prix.

 

La vision de l’art change, du côté du public comme de l’artiste. Avec, comme en France, une histoire post-coloniale malaisée à transmettre. Comment avez-vous imaginé la réception d’IAM en France ? En Europe ? Aux Etats-Unis ?

On ne l’a pas tellement imaginée. On savait qu’il y avait un espace à investir pour montrer davantage cette création artistique contemporaine africaine. Mais on ne savait pas comment il allait être reconnu. Bien sûr, Angèle est une artiste renommée, qui a une carrière solide derrière elle, mais on ne savait pas comment le choix d’une ligne éditoriale autour de la féminité allait être reçu. On a tout entendu. On nous a reproché d’être trop clivantes, en lésant toute une partie de la scène artistique africaine. Ça s’est très vite atténué, le magazine n’est pas perçu comme une initiative militante ou activiste. Ça nous tenait vraiment à cœur avec Angèle parce que notre conviction personnelle en tant que féministes nous importe, mais IAM n’est pas une revue militante ou activiste. On ne revendique pas la supériorité. En revanche, c’est un choix. L’art est politique et il arrive qu’il soit féminin. Ce qui nous intéresse ce sont des projets menés par des femmes, des projets de qualité, qui ont un sens, des projets qui sont engagés très souvent, et il se trouve que ce sont ces projets-là que nous mettons en avant.

 

Peut-on dire que l’art africain a un ADN particulier ou est-il commun à celui de tous les artistes du monde ?

C’est compliqué. Il y a une grande diversité sur un continent de 54 pays. Entre l'apique du Sud, le Maroc et le Sénégal voisin, le contexte de la scène artistique n’a rien à voir. Il y a une référence très forte à la tradition, à l’artisanat. On est en train de briser la manière de produire l’art africain mais l’attachement aux savoir-faire ancestraux, à la spiritualité traditionnelle, reste très fort. On est en train de réinterpréter ces savoir-faire et cette spiritualité de manière très contemporaine. On a affaire à une jeune génération forte, inspirée, nourrie de cet héritage, qui se projette avec de nouvelles techniques, comme la photographie, qui est en train d’envahir le paysage artistique africain, ou la vidéo. C’est presque une phase duale des nouveaux médias et les anciennes formes d’art revisitées par les artistes. C’est très intéressant à suivre.

 

Le design en France a une définition à géométrie variable. De quel design est-il question dans IAM ?

Il s’agit d’un processus de réflexion autour de la création d’objets conçus pour accompagner le quotidien. Le design peut être mobilier, ou de bijoux. Le processus sur l’Afrique s’attache à des savoir-faire et à des matériaux traditionnels réutilisés dans des créations très contemporaines. Dans un second temps, ce qui nous intéressait c’était d’observer comment le design en Afrique s’articule autour d’initiatives éthiques. Au Sénégal notamment, nous avons perçu la volonté de faire travailler les populations locales, les artisans locaux, en revisitant avec eux leur savoir-faire. Nous l’avons aussi remarqué au Maroc, en Afrique du Sud. Cette approche éthique, pérenne, de l’artisanat en vue d’un design contemporain nous intéresse particulièrement.

Le design a surgi très naturellement, notamment dans les tissus des Sénégalaises. Les designers que nous avons rencontrées au Sénégal ont une politique de production locale vers l’international.

 

Quels enseignements tirez-vous de cette expérience ?

Cela m’a surtout aidé à mieux faire comprendre le continent africain. C’est une réussite de IAM d’avoir touché des personnes qui n’avaient peut-être pas encore été en contact avec la création artistique contemporaine africaine et de les y amener par cette invitation. Nous voulons promouvoir cette création de la manière la plus positive, la plus optimiste. Nous voulons montrer qu’il y a de très beaux projets sur le continent africain, que l’art qui y est produit n’est pas un art africain, comme on le qualifie encore, mais de l’art tout simplement. IAM n’est pas une revue africaine, c’est une revue qui propose une nouvelle vision du monde. Il se trouve que cette vision est féminine et vient d’Afrique.

C’est apparu au fur et à mesure du développement de la plateforme et cela me donne énormément de satisfaction personnelle. Professionnellement, partir d’une page blanche et constater la situation après quatre ans, c’est aussi une grande satisfaction pour nous trois. Nous avons réussi à créer une communauté de gens qui nous retrouvent dans les événements, sur le papier, sur Internet. Ces gens-là, nous sommes allées les chercher un par un.

 

Quels événements sont juxtaposés à IAM ?

Des programmes de talk sont proposés à différentes institutions pour sensibiliser de nouveaux publics. Ensuite il y a les IAM Art and Fashion, qui succèdent à la publication d’un numéro. Ces événements sont organisés sur le continent, dans le pays dont traite le magazine. Nous en avons organisé un pour le numéro Cameroun en octobre 2015, à Douala où la galerie MAM nous a accueillis, avec une très belle exposition au cœur de la ville et un programme d’ateliers et de rencontres entre les artistes et le grand public, les écoles, les collectionneurs, la presse. Nous travaillons actuellement à la version sénégalaise de ce programme.

 

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