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David Lescot : « J’aime remonter aux origines de l’histoire et nous regarder à travers cette distance »

par Véronique Giraud
Arts vivants Théâtre Publié le 03/11/2017
David Lescot est musicien, auteur et metteur en scène. Sa pièce "Ceux qui restent" est actuellement reprise au théâtre Déjazet jusqu'au 9 décembre, tandis qu'il achève l'écriture d'une nouvelle pièce, cette fois pour la Comédie Française. Rencontre.

Votre pièce Ceux qui restent est reprise au théâtre Déjazet. En quoi l’enfance passée dans le ghetto de Varsovie, telle qu’elle vous a été remémorée par Paul et Wlodka, a-t-elle une résonnance contemporaine ?

Je ne me serais sans doute pas lancé dans ce projet si ça n’avait pas été par la biais de l’enfance. Raconter ces histoires du ghetto de Varsovie, ça me paraissait juste et je me sentais capable de le faire à partir du moment où c’étaient des récits d’enfance. J’avais abordé la question dans un projet antérieur qui s’appelait La commission centrale de l’enfance. Il s’agissait des colonies de vacances organisées par les juifs communistes à la fin de la guerre, qui avaient duré jusqu’aux années 80 et que j’avais fréquentées en tant qu’enfant. C’était mon rapport avec cette histoire.

Il y a eu énormément de choses écrites sur la seconde guerre mondiale mais, du point de vue de l’enfance, cela me paraissait un regard neuf, fait de détails qu’on ne connaissait pas, de pensées, de réflexions émanant de deux enfants. Cela me paraissait pouvoir transmettre ces faits à des enfants, de la génération d’aujourd’hui, même si ce n’est pas dans un but pédagogique que je l’ai fait. Le regard de l’enfant était le prisme à travers lequel je me sentais capable de l’aborder. J’ai un rapport particulier avec l’enfance au théâtre. Je m’en rends compte. À chaque fois que je suis dans cet univers, je m’y sens à ma place.

 

La résonance personnelle et collective de l’enfance se retrouve dans trois de vos œuvres, La commission centrale de l’enfance, J’ai trop peur et Ceux qui restent. Pourtant ces trois œuvres ne se ressemblent pas du tout dans le processus…

Il y a pourtant plus de points communs qu’on pourrait penser. Les trois reposent sur le langage, sur le regard de l’enfant, sur la pensée. Tenter de la retrouver. Et que ce soit à travers une matière documentaire, une écriture poétique ou des souvenirs, c’’est à peu près la même démarche. C’est se mettre à la hauteur de l’enfance, se reprojeter dans l’enfance. Et surtout ne pas essayer d’imiter l’enfant. C’est important par rapport au comédien. Je n’ai jamais demandé aux comédiens de le faire. C’était étrange d'assister à une lecture de Ceux qui restent à Varsovie la semaine dernière et là les acteurs polonais jouaient des enfants. Ils étaient plus dans une caricature d’enfant.

J’ai trop peur parle avant tout des peurs, de l’initiation d’un enfant. Elle n’est pas aussi tragique ou dramatique que celle dans Ceux qui restent, mais c’est quand même le regard de l’enfant sur les choses. L’enfant dans J’ai trop peur a exagérément peur de choses qui ne sont pas très graves, l’entrée en 6ème, les enfants dans Ceux qui restent surmontent des choses terribles, mais ce n’est peut-être pas de ces choses-là qu’ils ont peur. Ça me fascine.

 

Il semble que dans votre création la musique s’impose autant que le texte, que ce qui est dit ou mis en scène…

Bien sûr. Dès le départ, j’ai mis beaucoup de musique dans le spectacle, j’ai même construit des spectacles autour de la musique. Je faisais de la musique avant de faire du théâtre, je continue à en faire et d’adore travailler avec les musiciens. Quand je m’adresse aux acteurs, c’est souvent avec des indications qui relèvent de la musique. C’est une expression qui dirige beaucoup mon travail sur scène, théâtral ou d’opéra. Ce qui restent, c’est l’exception. Il n’y a pas une note de musique dans le spectacle, ça ne s’imposait pas. Cela m’aurait semblé superflu. Il y a bien sûr un grand répertoire de chansons auquel on pourrait penser, mais je pense qu’on serait tombé dans un traitement émotionnel que je n’avais pas du tout envie d’aborder.

Dans La commission centrale de l’enfance, il y a ce rapport avec la musique dans les colonies de vacances avec la guitare, et aussi la mémoire que renferme la musique. Il y a aussi le pouvoir de démultiplier les pouvoirs de la parole par la musique, le rapport entre texte et musique m’intéresse beaucoup. Mon théâtre à moi est un terrain d’exploration de ces possibilités, de ces mélanges. La Chose Commune, qui retrace l’histoire de la Commune de Paris, a été écrite avec Emmanuel Bex sur le coin du piano, ensemble. Le texte et la musique avançaient en même temps. D’autres fois, la recherche se fait sur le plateau. Ça a été le cas pour Les glaciers grondants avec les musiciens Benoit Delbecq et Steve Argüelles. C’est avec eux que j’ai commencé, avant de faire venir les acteurs. Nous avons fait une semaine musique et texte sans les acteurs. Et élaboré une partition possible pour le spectacle. Je cherche à chaque fois une autre manière de travailler, je n’aime pas m’enfermer dans une routine.

 

Certains de vos spectacles sont présentés comme s’adressant aux enfants de 7 ans et plus. Cela pose-t-il un problème en matière de diffusion ?

J’ai trop peur est un spectacle qui s’adresse en priorité à des enfants, il a été fait dans cette optique. Il se trouve que le spectacle a eu beaucoup de succès et continue à tourner. Nous l’avons joué beaucoup dans les salles de classe comme dans les centres dramatiques nationaux. C’est bien que les écoles viennent au théâtre mais c’est bien aussi qu’on vienne dans les écoles. Quand les CDN nous demandent de jouer pour des scolaires, nous leur demandons aussi de faire quelques représentations dans le théâtre pour le tout public. Nous aimons faire ce travail auprès des scolaires mais nous voulons qu’il fasse aussi partie de la programmation du théâtre. Afin que les parents voient aussi ce que leurs enfants voient. Moi ça m’a manqué quand j’étais enfant et que j’allais voir un spectacle. J’avais l’impression qu’on m’emmenait voir des trucs choisis mais que ce n’étaient pas des vrais spectacles. Il n’y avait pas d’adultes dans la salle.

 

On vous a décerné le grand prix de littérature dramatique en 2008 pour votre pièce L’européenne. Quelle vision de l’Europe véhicule-t-elle ?

Je voulais aborder cette question. C’était peu de temps après le résultat du référendum en France sur l’Europe. J’étais à la fois exalté par l’idée européenne, j’ai beaucoup abordé la question des langues qui me semblait démesurée dans l’histoire de l’Europe. Il y avait cinq langues différentes dans le spectacle. Il n’était pas surtitré, il a fallu trouver un système pour les traduire à l’intérieur du spectacle. Il y avait donc un plaidoyer pour l’idée d’une Europe à laquelle je suis attaché et en même temps une critique de la manière dont les institutions européennes fonctionnent. Je ne comprenais pas pourquoi l’Europe est si peu sensible. A la fois une très belle idée romantique et une idée culturelle magnifique mais elle n’est pas incarnée sur ce plan. Elle est davantage une machine froide, technocratique, qui ne donne pas envie aux gens.

 

Qu’avez-vous fait de l’Europe dans votre spectacle ? Une Europe idéale ?

Non. J’en ai fait une espèce de satire où passait quand même un sentiment utopique. Il y avait une sorte de comique administratif là-dedans. Le spectacle s’inscrit plutôt dans une tradition de pièces de l’Est, de l’absurde. À l’intérieur de cela, il y avait des rencontres, de la poésie. Et un passé de l’Europe qui circulait, à travers une vieille femme, la plus vieille européenne encore vivante.

 

Il est prévu de rejouer l’Européenne ?

Personnellement je ne remonterai pas la pièce, elle a beaucoup tourné et je l’ai écrite il y a huit ans, maintenant j’écrirais autre chose. Par contre, de jeunes compagnies s’emparent de ce texte, y compris à l’étranger, ça me fait très plaisir. Il y a eu une mise en scène avec des étudiants en Slovénie il y a deux ans par exemple. Elle a été montée en Allemagne. Il y a eu plusieurs traductions. En tant que metteur en scène je préfère réécrire des textes plutôt que de monter mes anciennes pièces.

 

Vous écrivez en ce moment ?

J’écris beaucoup parce que je finis une pièce pour la Comédie Française, qui sera jouée en mai 2018. Elle a pour thème les radios libres des années 80. C’est une manière de parler d’une période de deux, trois ans où en France il y a eu tout à coup une espèce d’euphorie, la gauche arrivant au pouvoir. J’aime remonter aux origines de l’histoire et nous regarder à travers cette distance. Je trouvais que c’était le point de vue pour faire ça. Il y aura beaucoup de musique, beaucoup de son. On reconstitue deux radios dans le théâtre du Vieux Colombier. C’est bien la Comédie Française pour regarder l’histoire de France.

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