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Fassbinder, encore et toujours

par Jacques Moulins
Fassbinder et Hanna Schygulla dans les années 70. DR
Fassbinder et Hanna Schygulla dans les années 70. DR
Cinéma Film Publié le 19/04/2018
Le réalisateur allemand Rainer Werner Fassbinder est à l'honneur ce printemps. De nombreuses rétrospectives sont organisées dans les cinémas d'art et d'essai partout en France, la cinémathèque de Paris lui rend hommage jusqu'au 16 mai. Et les éditions Carlotta éditent, outre deux coffrets de films, une nouvelle série télévisée inconnue en France "Huit heures ne font pas un jour".

Une nouvelle étoile était née dans la galaxie. Comme elle était dans son quartier, on n’y faisait pas trop attention. Mais bien vite, elle fit du bruit, agitant le système de ses créations incessantes. Et finit par bouleverser durablement toutes les étoiles. Car Rainer Werner Fassbinder a marqué définitivement le cinéma, touchant à tout, du film réalisé entre copains à un séjour à Hollywood, de la série télévisée au théâtre. Il a également lancé une pléiade d’acteurs et surtout d’actrices (Hanna Schygulla, Barbara Sukowa, Ingrid Caven, Rosel Zech…) qui, sans avoir leur étoile sur Sunset boulevard, marquent à jamais le cinéma européen.

Mais revenons au début, dans cette République Fédérale d’Allemagne qui sort de la guerre coupable de son passé. La génération qui naît à partir de 1945, le 31 mai pour Rainer Werner, sera celle qui demandera des comptes. Dans le silence qui suit une horreur qu’on traitera d’absolu, le nazisme, l’adhésion de trop de citoyens, les camps de concentration pour les copposants, les tsiganes et les homosexuels, la solution finale décrétée contre les Juifs, les enfants nés après guerre posent d’abord des questions. Et toi, mon oncle, et toi grand-père, et vous ma mère et mon père, qu’avez-vous fait ? Souvent, comme le raconte Géraldine Schwarz dans son livre Les Amnésiques (Flammarion, 2017), la question suscite de violentes colères de la part des parents interrogés. Violentes colères pour imposer le couvercle de plomb auxquelles, dans sa réaction la plus radicale, répondront les violences de la Bande à Bader.

Fils unique, Fassbinder vivra à six ans le divorce de ses parents, et toute sa vie une relation à la fois conflictuelle et passionnée avec sa mère Liselote Peimpet que l’on découvrira en 1978 dans son propre documentaire L’Allemagne en automne.

 

La grande liberté contre les petits silences. Très jeune, il se découvre une passion pour le cinéma en fréquentant plus les salles obscures que les bancs de l’école. Il n’obtiendra jamais son baccalauréat, et sera refusé à l’école du cinéma de Berlin. Mais, en ces années soixante, la jeune génération allemande est plus encore et plus radicalement éloignée de celle de ses parents que dans les pays voisins. Dans toutes les grandes villes, dont Munich et Berlin où réside alternativement Fassbinder, des jeunes artistes créatifs s’essaient en groupe, avec une grande liberté, à l’invention de formes nouvelles, très marquées en Allemagne par ce rejet de l’hypocrisie et des conventions qui ont facilité le nazisme. Rappelons qu’à cette époque, le gouvernement d’Adenauer réchigne à poursuivre quelques anciens responsables du IIIe Reich qui vivent une vie tranquille dans les hautes administrations et les grandes entreprises. De tels personnages, comme les profiteurs du « miracle allemand » font des apparitions diverses dans les films du jeune Fassbinder.

 

Théâtre, télé et cinéma. Bien qu’il réalise un premier court métrage Le Clochard en 1965, c’est d’abord avec un groupe de théâtre expérimental qu’il commence à se faire connaître. Sûr de ce qu’il veut - dans le moindre détail disent ceux qui ont travaillé avec lui, de l’ingénieur lumière au preneur de son en passant bien sûr par les acteurs – il monte en 1967 et 1968 des textes classiques dans des mises en scène totalement contemporaine. Il fonde l’Antiteater et se revendique de la conception théâtrale de Bertolt Brecht que l’on retrouvera également dans la construction de ses films. Mais Brecht n’est pas la seule influence d’un réalisateur qui emprunte avec boulimie, et sans autre guide que sa sensibilité, à un grand nombre de formes. Le film noir américain, la Nouvelle vague française, Rohmer et Douglas Sirk.

Fassbinder ne s’embarrasse pas des codes alors à l’œuvre dans les studios. Comme un petit artisan dans son salon, il commence à tourner avec ceux qu’il a conquis, dont Hanna Schygulla qui le suit dans ses créations depuis le début. A partir de 1969, date de son premier long métrage L’amour est plus froid que la mort, il va tourner deux à trois films par an, écrire et mettre en scène des dizaines de pièces de théâtre, faire un séjour infructueux à Hollywood en approche d’un système de production cinématographique aux antipodes du sien. Quarante films en tout jusqu’à ce 10 juin 1982 où, à l’âge de 37 ans, il se donne la mort.

 

Un portraitiste de femme. Fassbinder vit aussi vite qu’il crée, notamment sa bisexualité qu’il n’a pas besoin de revendiquer. Marié deux ans à l’actrice Ingrid Caven pour qui il écrit plusieurs chansons, il subira la fin précoce de ses amants et acteurs fétiches, notamment El Hedi ben Salem qui meurt en prison d’un infarctus en 1976 et Armin Meier qui se suicide en 1978. Mais ce sont sans aucun doute ses personnages féminins qui marquent durablement les spectateurs. Petra von kant (1972), Effi Briest (1974) d’après le roman, éponyme de Theodor Fontane (1894) Maria Braun (1978), ou la Willie de Lili Marleen (1981), toutes interprétées par Hanna Schygulla. La soumise Martha (1973) interprétée par Margit Carstensen ou Lola, une femme allemande, interpréte par Barbara Sukowa. L’Elvira (Ingrid Caven) de L’année des treize lunes (1978). Peu reconnu par le milieu du cinéma qui se détourne de la lumière aveuglante de cette étoile, Fassbinder obtiendra enfin, en 1981, l’Ours d’or du festival de Berlin pour un film en noir et blanc qui fait encore le portrait d’une femme, une ancienne star du cinéma d’avant-guerre Le Secret de Veronika Voss dans lequel Rosel Zech tient le premier rôle.

 

Des séries pour la télévision. Ses films des premières années sont proprement inclassables, constituant une esthétique qui bousculent à la fois les codes de la narration, les codes d’une société encore empêtrée dans un conformisme dominant et un silence pesant, et les codes d’un monde du cinéma qui, entre intellectualisme et divertissement, ne sait pas encore, comme le fera Fassbinder, réaliser des films exigeants et très créatifs tout en s’adressant à un public populaire. Si les critiques se plaisent à trouver dans Le Mariage de Maria Braun une production plus proche des studios américains, l’ensemble de son œuvre, même dans ses aspects les plus brouillons, est accessible à tous. Une de ses plus belles réussites est d’avoir porté à l’écran le superbe roman Berlin Alexanderplatz (1981) dans une série télévisée de treize épisodes. Avant lui, en 1931, Piel Jutzi s’était essayé à filmer cette histoire complexe, un film qui reste dans la filmographie allemande (en français Sous le pavé de Berlin). Mais l’esthétique de Fassbinder semble épouser avec une telle force celle d’Alfred Döblin que la série, rééditée il y a dix ans par Carlota, est un véritable chef d’œuvre. C’est Carlota encore qui édite deux coffrets de ses films, et surtout une nouvelle série télévisée inconnue en France Huit heures ne font pas un jour.

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