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Gilles Alvarez : « Montrer comment les artistes programment le hasard »

par Véronique Giraud
Arts visuels Numérique Publié le 02/02/2018
Nemo, Biennale internationale des arts numériques, étend ses rendez-vous en Île de France. Le thème retenu cette année est le hasard, l’accident, la sérendipité, trois concepts déclinés par les artistes rassemblés au 104-Paris jusqu’au 4 mars dans l’exposition "Les faits du hasard". Alors que Nemo fait son entrée à la Gaîté lyrique avec le festival "Sors de ton corps" du 2 au 11 février, Gilles Alvarez, qui dirige la Biennale, nous explique l'impact des trois concepts choisis dans un monde qui privilégie l’innovation à l'humain, dans lequel le créateur parvient à résister dans cette course folle, en interrogeant les technologies par le prisme de l’art. Et du hasard.

En préambule de cette Biennale Nemo 2018, vous décrivez la signification de la sérendipité, un mot parfaitement adapté au monde numérique dans lequel nous vivons et créons… 

La sérendipité est vraiment propre à la curiosité. Elle s’exerce quand on a l’esprit ouvert et qu’on cherche quelque chose sans œillères, en s’ouvrant à tout ce qui pourrait arriver. Aujourd’hui la façon la plus simple de parler de la sérendipité, c’est le web. Je passe des journées à chercher quelque chose, je m’égare un peu et, en fait l’objet de ma recherche n’était pas si intéressant que ça et c’est ce que je vais trouver à la fin qui va beaucoup plus m’intéresser ».

 

Quand avez-vous connu ce mot ?

Depuis assez longtemps. D’abord, beaucoup de choses ont été inventées par sérendipité. Aussi bien la radiologie, que le post’it. Ou les bêtises de Cambrai qui sont nées parce que quelqu’un avait mal mélangé les produits, s’est fait engueuler dans un premier temps, et finalement a inventé un bonbon qui était bien meilleur que ceux qu’il devait fabriquer. Beaucoup de gens ont travaillé sur l’histoire de la sérendipité, de ces choses qui ont déraillé momentanément et ont apporté beaucoup plus que programmé.

 

Pour la Biennale Nemo, vous avez associé la sérendipité au hasard…

Oui, j’ai voulu l’associer au hasard et à l’accident. L’accident créatif est important dans l’art et le hasard est encore plus important. Le hasard a été longtemps considéré comme un problème. Pendant 2000 ans, les scientifiques disaient que le hasard était pour les ignorants, les religieux disaient que c’était quasiment une hérésie puisque le hasard n’était pas le dessein de Dieu qui lui avait tout prévu, et les artistes considéraient que si le hasard s’introduisait dans leur œuvre c’est qu’ils ne maîtrisaient pas.

À partir du XXe siècle, deux choses sont pour moi fondatrices : c’est d’une part qu’en science de la mécanique quantique on ait introduit le hasard, la probabilité, et d’autre part qu’en art, à partir de Marcel Duchamp qui a commencé à utiliser le hasard au tout début au XXe siècle. En tirant des notes dans un chapeau pour écrire une partition complètement aléatoire. En jetant des cordes au sol, en relevant leur forme puis en figeant celle-ci en sculpture. Il y a eu les cadavres exquis des surréalistes, qui s’inscrivaient entre sérendipité et hasard, puis John Cage, Merce Cunningham, Pierre Boulez… Pour en arriver aux arts numériques, à la technologie, avec le code informatique et la possibilité pour les artistes de programmer le hasard. À travers le code, la générativité, on programme des algorythmes aléatoires. La donnée entrée va se poursuivre de manière complètement hasardeuse, c’est le propre du code informatique qui, là pour donner l’exactitude, peut aussi à travers cette générativité, cette écriture informatique, au contraire produire du hasard. Donc produire des œuvres incertaines, non maîtrisées. Mais il faut comprendre que c’est un hasard très organisé.

 

Comment intervient ce hasard dans l’exposition du 104 ?

Les Faits du hasard, ce n’est pas le hasard dans le sens où n’importe quoi peut arriver, c’est un processus créatif. La thématique de la Biennale, c’est comment les artistes arrivent à programmer le hasard. À imposer un cadre, à travers le code ou autre chose, pour que le hasard opère. Notamment créer des œuvres vivantes qui vont évoluer.

 

Tout cela questionne la place de l’humain…

Absolument. On parle à tort et à travers de l’intelligence artificielle, or l’intelligence artificielle n’existe pas. Pour moi, les artistes aujourd’hui sont un rempart à la silicon valley, cette espèce de servitude volontaire liée aux technologies, à Facebook, avec l’idée de « Make the world a better place ». Les gens ne se sont pas rendu compte pendant très longtemps qu’ils donnaient l’essentiel de leur être, leur passion, leurs relations, leurs idées politiques, esthétiques, sans le savoir. Les artistes sont un rempart par rapport à ça, ce sont des gens qui arrêtent le temps, le font reculer parfois, et qui interrogent ces technologies par le prisme de l’art. Notre modeste ambition c’est à la fois de montrer des œuvres d’art et de parler de la technologie par le prisme de l’art.

 

L’exposition construit donc une approche critique de l’hyper technologie ?

Exactement, cette approche est développée à travers les conférences de la Biennale. On est aveuglés par l’innovation : le monde de l’innovation reçoit des dizaines de milliers de fois plus d’argent public que le monde de l’art. Or dans le monde du numérique, la grande majorité des start-ups durent six mois, alors qu’elles sont largement financées. Les entreprises doivent gagner de l’argent, mais les politiques se trompent, et c’est en lien avec l’exposition, en pensant qu’il est très important de financer l’innovation parce que ça crée de l’emploi. Tout le monde sait que ça ne crée pas de l’emploi. Les gens qui font un travail de niche, comme le paléontologue, auront toujours du boulot, mais la majorité des gens vont perdre le leur à cause de l’innovation.

 

NEMO, Biennale internationale des arts numériques. Du 17 octobre au 18 mars 2018. 

 

 

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