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La démocratie sécrète ses propres ennemis

par Jacques Moulins
"Les ennemis intimes de la démocratie" du philosophe Tzvetan Todorov
Livre Sciences Humaines Publié le 01/05/2017
Dans quelques jours les Français voteront pour une élection présidentielle opposant un républicain démocrate à la représentante d’un parti d’extrême droite nationaliste. Relire à cette aune "Les Ennemis intimes de la démocratie", livre du philosophe Tzvetan Todorov qui a vécu l’oppression et le nationalisme dans la Bulgarie communiste, donne une certaine dimension à cette consultation.

Dans un ouvrage paru en 2012, Les Ennemis intimes de la démocratie, Tzvetan Todorov, décédé le 7 février dernier, marquait la différence pour lui fondamentale entre le XXe et le XXIe siècle. Le premier a vu les démocraties lutter contre les dictatures agressives, battant le nazisme et les fascismes en 1945, puis le communisme avec la chute du mur de Berlin. Les ennemis de la démocratie étaient extérieurs aux démocraties. Le XXIe siècle se différencie, selon Todorov, du fait que ces ennemis sont désormais « intimes », faisant partie du système démocratique lui-même : « la démocratie secrète en elle-même des forces qui la menacent, et la nouveauté de notre temps est que ces forces sont supérieures à celles qui l’attaquent du dehors. Les combattre et les neutraliser est d’autant plus difficile qu’elles se réclament à leur tour de l’esprit démocratique et possèdent donc les apparences de la légitimité ».

 

Un nécessaire équilibre. Le philosophe rappelle que nos démocraties sont évolutives, en perpétuel équilibre entre des contradictions qui la fondent : par exemple progrès scientifiques contre armement atomique  ou confort alimentaire contre surpopulation surexploitant la nature. L’équilibre est aussi entre différents pouvoirs qui sont à la fois indépendants et liés entre eux, le politique (législatif et exécutif), le judiciaire, mais aussi l’économique et le médiatique. La démocratie exige la pluralité de ces pouvoirs, un équilibre entre eux, mais aussi la protection de l’individu par les lois et la solidarité entre membres de la société « qui bénéficie aux vieux, aux malades, aux chômeurs, aux miséreux ». Les citoyens peuvent ainsi « se réclamer des principes d’égalité et de liberté, voire d’un esprit de fraternité ».

 

La démesure, ennemi de la démocratie. La menace est « dans ce que les anciens Grecs appelaient hubris, ou démesure », elle était « considérée comme la pire faille de l’action humaine : une volonté ivre d’elle-même, un orgueil persuadant celui qui l’éprouve que pour lui, tout est possible. Son contraire était estimé comme la vertu politique par excellence : la modération, la tempérance. » Ce danger est contenu en démocratie parce que le rôle de frein des ambitions « est joué par la complexité même du tissu social et du régime démocratique, les exigences multiples que celui-ci a pour fonction de réconcilier, les intérêts divergents qu’il cherche à satisfaire ». Et donc, « Le premier adversaire de la démocratie est la simplification qui réduit le pluriel à l’unique et ouvre ainsi la voie à la démesure ». Todorov prédisait-il Trump président ?

« Messianisme politique ». Le fait que « le modèle démocratique exerce aujourd'hui une grande attraction au-delà du monde occidental qui l'a vu naître » n'absout en rien les démocraties qui ont bafoué tant de fois leurs propres valeurs dans le monde. L’ouvrage, riche et complexe, convoque l’histoire pour une lecture sans complaisance. Il parle ainsi de « messianisme politique » dont la génèse remonte aux premiers conflits dans l’église chrétienne au tournant du Ve siècle, entre Pélage et Augustin. Il décrit ce messianisme sans messie en trois vagues. La première, avec la Révolution française et la Terreur pour instrument, légitime la violence révolutionnaire par la liberté qu’elle dit apporter au monde. « La fin visée est si élevée qu’il n’y a pas à lésiner sur les moyens : l’extermination des ennemis devient une péripétie secondaire ». Napoléon, puis les troupes coloniales seront mues d’un même idéal. Ce messianisme se distingue de « l’idéal au nom duquel on tente de transformer le réel » par le contenu de cet idéal et par « la stratégie choisie pour l’imposer : contrôle intégral de la société, élimination de catégories entières de la population ». La seconde vague est le projet communiste.

 

Vague actuelle. La troisième, née dans les années 1990, se forme dans « le droit d’ingérence » et l’idée de « guerre préventive ». Elle sera notamment à l’œuvre en Irak, où, là encore, le but élevé (« nous agirons activement, dit une déclaration des Etats-Unis, pour apporter l’espoir de la démocratie, du développement, du libre marché et du libre commerce à chaque coin du monde ») justifie les moyens, guerres et tortures.

 

Liberté. Ce déséquilibre des démocraties finit par provoquer leur propre remise en cause. Prenons un seul exemple : le philosophe constate que ce mot chéri de liberté, pour lui qui en fut privé jusqu’à l’âge de 24 ans où il put quitter sa Bulgarie natale, a pris un sens bien surprenant depuis que les partis d’extrême droite nationaliste, au Pays-Bas, en Autriche, en Italie, en Allemagne, en Ukraine, s’en revendiquent, voire se dénomment sans complexe « parti des libertés ». « J’avais donc cru (…) que la liberté était une des valeurs fondamentales de la démocratie ; je me suis aperçu (…) que la liberté peut représenter un danger pour la démocratie ». D’où cette réflexion tonifiante sur les ennemis intimes de la démocratie, réflexion qui parcourt encore de nombreux points qu'il faut découvrir au fil d'un ouvrage aisé à lire.

 

 

Les Ennemis intimes de la démocratie de Tzvetan Todorov, Editions Laffont 2012, et Livre de poche, 2014.

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