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« La Despedida » de Mapa Teatro, l’adieu à la guérilla FARC en Colombie

par Véronique Giraud
"La Despedida" / Cie Mapa Teatro ©Giraud/NAJA
Arts vivants Théâtre Publié le 28/11/2017
La compagnie colombienne Mapa Teatro, très populaire dans les pays d'Amérique du Sud, a engagé sa création artistique et théâtrale dans un défi à la violence et au mensonge d'État. Denier volet du cycle d'ethno-fictions "Anatomie de la violence en Colombie", "La Despedida" (Fête d'adieu) théâtralise la guérilla FARC. En tournée dans le cadre de l'année France-Colombie, le spectacle est programmé du 28 au 30 novembre au théâtre national de Montpellier.

Comment mettre en scène cinquante-deux années de guérilla en Colombie ? En cinquante et quelques minutes, la compagnie Mapa Teatro juxtapose films d'archives, inventions formelles et musique, pour composer un récit spectaculaire, et alternatif, de la propagation de l’idée de révolution en Colombie à la prise de conscience d'une obsolescence de ces idéologies, et à l’ahurissante récupération fictionnelle avec laquelle se réinvente la mémoire des camps de la jungle où cohabitèrent guérilleros FARC, militaires et otages.

Rolf Abderhalden a fondé avec sa sœur Heidi Mapa Teatro en 1984. Peu après, la compagnie a investi un immeuble en ruine de Bogota, non pas pour y installer un théâtre mais pour y partager leurs pratiques esthétiques apprises en Europe et leurs idées avec celles d'autres artistes. Pour les Abderhalden, colombiens d'origine suisse, il s’est agi, dans un climat de violence extrême, de trahison et de suspicion, de faire émerger une esthétique critique et poétique capable de défier la peur et le découragement. Leurs spectacles déploient un corpus visuel particulièrement riche et énergique, qui assume les contradictions propres aux systèmes qu'ils représentent. Ils propagent à travers l’Amérique du sud et ailleurs dans le monde l'énergie combative de l'artiste colombien. Non pas celle des armes, mais celle du puissant imaginaire. Aucune arme ne peut venir à bout de celui-là, et la compagnie ne se prive pas d’une opulence démonstrative pour lui donner corps et vie sur scène.

 

Anatomie de la violence en Colombie est le dernier opus de Mapa Teatro. Ce long travail a débuté en 2010 et s’achève avec l’accord de paix signé entre l’État colombien et les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) en 2017. Après Los Santos inocentes, Discurso de un hombre decente et Los Incontantos, qui théâtralisent paramilitaires et narcotrafiquants, La Despedida achève ce cycle avec les forces révolutionnaires. Spectacle d’une fête pleine de tristesse, sorte d’adieu aux armes qui ne laisse pas encore poindre les prémices d’un renouveau dans un pays ravagé, en perte de ses repères pour accepter une douloureuse cohabitation. La Despedida ouvre une page récente de la « reconstruction ». Non pas celle espérée par chacun, intimement, mais celle fabriquée par l’armée quand elle ouvre aux journalistes, et donc au public, les camps de la jungle désertés, sur la base d’un récit remanié et d’une visite théâtralisée. Un stratagème qui témoigne que la tentation de la manipulation est loin d’être éteinte en Colombie. Et qu’un nouveau conflit menace, celui de la fabrique de la mémoire collective.

 

L'imaginaire au défi du mensonge. La pièce débute avec Rolf Abderhalden lisant la (vraie) lettre que la compagnie a adressée au chef d’état-major des forces militaires pour demander l’autorisation de filmer El Borugo, ex-camp des FARC. Suivent les extraits du film où l'on voit les membres de Mapa Teatro filmant des scènes dont les acteurs sont les militaires, là pour incarner les guérilleros qu’ils avaient pour mission de combattre et pour donner au public une idée de ce qui était vécu dans la Macarena FARC. Momo Rojoy, rejoue sa partition de leader FARC charismatique. Un jeu qu'on peut rapprocher des images d'archives où le vrai Momo Rajoy prend la parole. Un jeu qui cristallise la question même de la mémoire de l'État, de l'histoire d'un pays. « Pour la Colombie, un nouvel imaginaire moral commence », commente Heidi.

La réussite du spectacle tient autant à son concept esthétique qu’à sa dramaturgie. Tous deux très puissants. L'esthétique tient d’un art appris en Europe et, pour La Despedida, il est symbolisé par trois "cages", trois cubes de représentation dans lesquels sont enfermés des personnages emblématiques exhibés au milieu d’une jungle envahissante, ou transparaissant derrière un voile en ombres chinoises. Tous les outils de la propagande sont scénographiés, de la radio Sustentaza aux icônes idéologiques dont les citations ont été servies comme autant de dogmes quasi religieux. Ces icones, qui ont guidé l’esprit de la révolution, ont perdu de leur superbe. Devenus pantins de paille dont l'expression est figée dans la pierre, les révolutionnaires Che Guevara et Fidel Castro, le libérateur Simon Bolivar, le théoricien Karl Marx, ne laissent s’échapper que l’ampleur d’une manipulation des esprits servant finalement une conquête sans merci du pouvoir.  Seuls un musicien, magnifique accordéoniste, et une chanteuse en robe lamée, alliant séduction du corps et de la voix, donnent vie. Et espoir ?

 

La Despedida, conception et mise en scène : Heidi et Rolf Abderhalden /Mapa Teatro. Avec : Heidi Abderhalden, Rolf Abderhalden, Agnes Brekke, Andres Castaneda, Miguel Molina, Juliàn Diaz, Santiago Sepùlveda. Tournée en France dans le cadre de l'année France-Colombie 2017. Après Bordeaux, Arras, Paris, Villeneuve d’Ascq, elle fait étape du 28 au 30 novembre à HTH Montpellier.

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