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L’atelier René Tazé, impressions uniques

par Véronique Giraud
Atelier René Tazé7 © Mira:NAJA
Atelier René Tazé7 © Mira:NAJA
Bérangère essuie, d'abord avec des chiffons, puis avec la paume de la main, toute l'encre qui est à la surface de la plaque, ne laissant ainsi que celle qui est dans les creux ou tailles. © Mira/NAJA
Bérangère essuie, d'abord avec des chiffons, puis avec la paume de la main, toute l'encre qui est à la surface de la plaque, ne laissant ainsi que celle qui est dans les creux ou tailles. © Mira/NAJA
La plaque de cuivre est encrée entièrement avec une encre grasse et souple. © Mira/NAJA
La plaque de cuivre est encrée entièrement avec une encre grasse et souple. © Mira/NAJA
La presse taille douce, composée d'une table maintenue par des piliers de bois, et agrémentée d'un plateau mobile placé entre deux cylindres de bois, que Bérénice actionne par une croisée (ou volant). © Mira/NAJA
La presse taille douce, composée d'une table maintenue par des piliers de bois, et agrémentée d'un plateau mobile placé entre deux cylindres de bois, que Bérénice actionne par une croisée (ou volant). © Mira/NAJA
Au fond de l'impasse de la Villa Lavoir à Paris, l'atelier René Tazé. ©Mira/NAJA
Au fond de l'impasse de la Villa Lavoir à Paris, l'atelier René Tazé. ©Mira/NAJA
Arts visuels Arts plastiques Publié le 23/04/2017
René Tazé fut fasciné très jeune par la magie de l'impression. Les grands créateurs, qui lui confient leurs dessins gravés, font confiance à son regard et à son toucher. Aux côtés de la tendance d'œuvres reproductibles et détournées, l'estampe unique fait de la résistance dans son atelier de la Villa Lavoir à Paris. Et fige le dessin dans son statut d'œuvre d'art.

De la peinture sur toile à la sculpture ou à la céramique, les techniques qui permettent à l’artiste de créer sont aussi nombreuses que les œuvres sont variées. L’impression en fait partie. Là encore, il existe plusieurs procédés et l’artiste ne pourrait obtenir le résultat espéré sans le talent d’un maître d’art. Pour ses lithographies, ses sérigraphies, ses estampes, il doit coopérer avec un imprimeur, non seulement maître des techniques de la gravure mais encore sensible aux nuances qui feront l’œuvre d’art. De ces imprimeurs, il n’en existe presque plus aujourd’hui en France. À Paris, qui en comptait une quinzaine après la guerre, il n’y en a plus que deux. René Tazé est l’un d’eux. Il a installé ses presses, ses papiers, ses encres, ses pierres, ses livres d’artistes dans un tranquille atelier de la Villa du Lavoir dans le Xe arrondissement de Paris, une impasse donnant sur la rue René Boulanger.

 

René a quinze ans quand son peu d’intérêt pour l’école décide son père électricien à l’emmener avec lui sur un chantier en cours. L’adolescent se retrouve dans un atelier de taille douce de la rue Saint-Jacques. Tout autour de lui s’affairent les imprimeurs. Leurs gestes fascinent le petit Parisien, qui ne les quitte pas des yeux. Justement l’atelier Leblanc cherche un apprenti. Le jeune René saisit l’opportunité d’apprendre un métier qui lui délivrera ses secrets. Très vite, il se rapproche d’un des imprimeurs, et devient son ombre. Après les tâches subalternes, des travaux plus complexes lui sont confiés, et vient un jour où on lui donne à accomplir les plus délicates impressions d’art. Après cinq ans, il quitte l’atelier Leblanc pour parfaire sa technique dans celui des Crommelynck, les graveurs de Picasso.

 

Il exerce son métier depuis 48 ans. Ce métier d’imprimeur de taille douce, issu d’une tradition née au XVe siècle, est peu connu. Il conserve même un certain mystère. Aujourd’hui, où il est beaucoup question de notre rapport à l’image, que sait-on de la fabrication d’une estampe ? Les images peuvent se multiplier à l’envi, posters, photocopies laser, impressions numériques ? L’estampe est unique. Ou presque. On jette les images ? L’estampe est rare, précieuse. Elle naît du lien intime entre le dessin qu’a gravé l’artiste sur une plaque de cuivre et le savoir-faire de l’imprimeur, qui encre la plaque, l’essuie afin d’en retirer le surplus estimé de son regard expert, prépare la feuille de papier, pose la plaque sur la table de la presse, la recouvre du la feuille, puis du tablier, actionne le volant pour presser la plaque contre le papier, retire l’estampe. Autant de gestes et d’attention répétées pour chaque exemplaire.

« C’est l’émotion. Tout est senti par rapport à ce qu’on voit, à ce qu’on aime, et à ce qu’on veut obtenir », répond René quand on lui demande quelle est la qualité principale d’un imprimeur. Ce regard, ce toucher, Bérangère l’observe depuis dix ans. Diplômée de l’école Estienne en 2000, elle est entrée comme stagiaire dans l’atelier avec la même passion, la même exigence, la même détermination que le maître. « Il me donne son avis, me montre ce qu’il fait, » commente humblement Bérangère. « J’ai senti qu’elle était proche de ma démarche, complète René. La plupart des stagiaires disent avoir envie de faire ce métier mais c’est juste une passade. Six mois après, ils abandonnent. Avec Bérangère, on parle technique, il faut qu’elle l’apprenne aussi. Elle observe ce que je fais et on parle. La taille douce a évolué avec les artistes, nous devons nous adapter aux techniques nouvelles, à ce que nous demande l’artiste. Le geste lui est toujours le même depuis le XVe siècle. J’ai appris des tas de techniques différentes et de procédés qui ne sont pas utilisés actuellement. Je ne sais pas si j’ai besoin de les enseigner à Bérangère. Ce qu’elle a appris, c’est tirer en finesse et en souplesse ».

 

Le toucher est essentiel. « Nous faisons partie des derniers grands ateliers de taille douce en France. Quand j’ai débuté, il y en avait quatorze. Ils ont tous sombré ». Cela ne semble pas inquiéter René : « Une nouvelle génération arrive, de l’âge de Bérangère. Et il y a une génération de graveurs qui nous donne beaucoup de travail, Miquel Barcelo, Éric Desmazières, Damien Deroubaix et d’autres ». Certains artistes ont disparu, comme Zao Wou-Ki pour qui René avait une grande admiration, ou ont cessé la gravure comme Philippe Favier.

Le lien avec les artistes ? « Avec le temps, ça peut devenir une belle amitié, une confiance et un intérêt pour les mêmes choses. J’ai commencé à travailler avec Miquel Barcelo en 2006 pour une gravure destinée à la Chalcographie* du Louvre, une commande de la RMN. Il me montre tout ce qu’il fait en sculpture, en peinture, en dessins. Pas pour avoir mon avis mais il sait que ça peut avoir un impact par rapport à la gravure, que ça peut la guider. » Actuellement, René et Bérangère travaillent sans relâche pour imprimer une grande série sur la tauromachie. « Il y a des artistes à qui on veut donner plus qu’à d’autres. On a envie de donner plus quand les artistes sont demandeurs ». Miquel Barcelo est très demandeur. L’artiste majorquin, que l’on compare souvent à Picasso, ne confie qu’à René et Bérangère ses créations gravées. Il sait que tous deux atteindront le but qu’il se donnait en gravant son dessin. Que les noirs seront encrés, ni trop, ni trop peu. Que le papier apportera sa matière gourmande et généreuse. Il n’est pas donné à tout le monde de savoir « lire » une plaque de cuivre, d’y percevoir la moindre éraflure, de pressentir l’effet qu’elle produira sur le papier. Quelques gestes feront la différence.

 

Seuls quelques exemplaires seront tirés. Signés de l’artiste, ils rejoindront le rang des œuvres d’art. Les travaux d'artistes se côtoient dans l’atelier, en vue d’une exposition, ou bien de l’impression d’un livre, ou pour répondre à la commande d’une bibliothèque. À une époque où les images surgissent à profusion, où la reproduction industrielle semble le lot de toute œuvre d’art, peut-être que seuls quelques initiés, âmes sensibles, peuvent apprécier ces griffures géniales. « Les estampes numérotées ne sont pas tirées à plus de quinze exemplaires. Neuf numérotées et signées, trois épreuves d’artiste, un dépôt légal et une épreuve pour moi ou Bérangère. Nous avons à peu près tout ce qui se fait. C’est une tradition du métier. Il y a de quoi faire une belle expo ». Peut-être dans trois ans, pour ses cinquante ans de métier…

 

 

*Les gravures destinées à la chalcographie ne sont pas signées. Au cachet du Louvre, elles sont authentifiées. Elles sont tirées à 10 000, ou à 100 000 exemplaires, selon la demande. L’objectif est de maintenir la tradition historique des gravures anciennes, de créer un fonds pour la Chalcographie du Louvre, de laisser une trace.

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