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Le Berlin des années 30 au bord de « L’abîme »

par Jacques Moulins
Les éditions Anne Carrière viennent de publier la traduction d’un roman d’Erich Kästner, « Vers l’abîme »,. DR
Les éditions Anne Carrière viennent de publier la traduction d’un roman d’Erich Kästner, « Vers l’abîme »,. DR
Livre Roman Publié le 07/12/2016
Les éditions Anne Carrière viennent de publier la traduction d’un roman d’Erich Kästner, « Vers l’abîme », publié en 1931 dans une version expurgée. Il retrouve enfin son visage initial. Celui du Berlin des années 30, extraordinairement pauvre, extraordinairement créatif, extraordinairement inquiet.

Il était connu comme écrivain. Comme écrivain de littérature de jeunesse. Erich Kästner est l’auteur de Emile et les détectives qui, en 1929, emballe la jeunesse allemande avant d’être traduit en 59 langues et de devenir un film en 1931, dont le scénario est signé de l’autrichien Billy Wilder. Toute sa vie littéraire sera tournée vers la littérature de jeunesse et les scénarios. Mais en 1931, il publie un roman difficile à mettre entre les mains des enfants, Fabian. Die Geschichte eines Moralisten aux Editions Deutche Verlags-Anstalt. L’éditeur a pris soin d’y supprimer tout ce qui lui semble trop osé, et l’édition française de Fabian, l’histoire d’un moraliste, publiée en 1937, en est la traduction. Malgré cette pré-censure, le roman indispose les nazis. A l’instar de tant d’autres œuvres, il le trouve typique de cet art dégénéré qu’ils vilipendent dans leur campagne contre « l’esprit non allemand ». Fabian partira en fumée dans le premier autodafé important présidé par Goebbels en 1933. Le plus étrange est qu’Erich Kästner y assistera.

Son éditrice d’aujourd’hui décrit ainsi la scène : « Un étudiant rugit : « Contre la décadence et la dégénérescence morale ! Pour la défense de la décence et des bonnes mœurs de la famille et de l’Etat… » Un autre poursuit l’imprécation : « … je livre aux flammes les œuvres d’Heinrich Mann, Ernst Glaeser et Erich Kästner ! » Une femme dans la foule excitée crie : « Kästner est là ! » Et Erich Kästner, écrivain superstar qui n’avait pas voulu quitter son pays (…), fuit pour se perdre dans la nuit berlinoise ». L’éditrice ajoute « et les oubliettes de l’histoire littéraire allemande ». Car Kästner n’a écrit qu’un seul roman important, celui que l’on peut enfin lire grâce à Atrium Verlag qui l’a publié dans sa version intégrale en 2013, celle-là même qu’a traduite Corinna Gepner sous le titre initial, traduit en français par Vers l’abîme. L’auteur est resté toute sa vie en Allemagne, arrêté plusieurs fois par la Gestapo, exclu de la Chambre des écrivains du Reich pour son attitude « bolcheviste dans ses écrits d’avant 1933 », mais, en raison de sa notoriété comme écrivain pour enfants, il est autorisé à écrire en 1944 le scénario du fameux Münchhausen pour le cinéma.

Le Berlin que ce roman nous donne à imaginer se situe entre celui de Jakob Wasserman (L’affaire Maurizius, 1929) et Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin, de 1929 également. On y retrouve l’extrême pauvreté des ouvriers et des employés minés par la crise de 29, les estropiés et les rancœurs de la première guerre mondiale, la liberté des mœurs et ce mélange singulier entre argent et sexe que les personnages principaux dénoncent tout en en profitant. Chez Kästner, une femme monte un bordel d’hommes pour des clientes femmes, une rixe oppose une sculpteuse et son modèle dans un cabaret d’homosexuelles, un autre cabaret monte des spectacles avec des aliénés humiliés. Tout semble possible dans ce monde qui ne sait plus ni où il est, ni qui il est, ce monde que Kästner voit au bord de l’abîme. C’est un monde fascinant, mais il ne faut pas s’y tromper, ce qui fascine le lecteur c’est l’atmosphère, non de ce Berlin oublié, écrasé par la guerre, mais l’atmosphère que crée l’esthétique inédite des romans de cette époque charnière. Si Jakob Wasserman, né en 1873, comme Heinrich Mann et son Professeur Unrat adapté au cinéma sous le titre de L’Ange bleue, reste fidèle à son style d’avant-guerre, Kästner et surtout Döblin bouleversent radicalement l’écriture.

De diverses manières : par le choix des personnages, par l’intrigue, par la place de la morale, par les créations esthétiques. Leurs personnages ne sont plus ces gens d’exception que l’on est censé rencontrer dans les classes sociales élevées. Jakob Fabian est un employé qui a du talent mais ne se fait pas à l’organisation de son travail de bureau. Franz Biberkopf sort de prison après avoir cogné mortellement son amie, il deviendra proxénète, cambrioleur malgré lui, petit escroc. Rien ne nous intéresse chez eux, si ce n’est le choc de leur vie intime avec la vie sociale. Un choc violent, puissant, fécondé par l’écrivain.

La question éthique est en quelque sorte l’intrigue du roman. Kästner écrira en 1946 : « Fabian, loin d’être « immoral » est au contraire un ouvrage hautement moral (…). Ce roman avait un objectif. Il voulait servir d’avertissement. Signaler l’abîme vers lequel l’Allemagne et avec elle l’Europe se dirigeaient. » Il ne fut pas entendu « On préférait écouter les camelots de foire et les tambours qui vantaient leurs cataplasmes et leurs remèdes miracles. On leur courait après ». Mais Döblin va plus loin, introduisant au cœur de la question éthique, la question esthétique. Le cinéaste Rainer Werner Fassbinder, qui signera une adaptation de Berlin Alexanderplatz en une série télévisée, l’a bien compris : « une œuvre d’art qui aide à développer de la théorie sans être jamais théorique, contraint à des actions morales sans être pour autant morale, aide à voir dans le banal l’authentique, partant le sacré, sans être pour autant banale ou sacrée ou s’ériger en je ne sais quelle évocation de l’authentique et foutaises du même acabit, sans être atroce non plus, ce que les œuvres de ce calibre sont pourtant bien souvent ».

C’est dans le style que se résout cet ensemble de multiples exigences. Celui de Kästner est simple, direct, il raconte avec parfois quelques pointes satiriques héritées de son premier métier. Celui de Döblin mêle à la fois l’introspection joycienne, les collages de Dos Passos, le langage populaire, les jeux sur les mots… Il est d’une richesse telle que les traductions se suivent et ne se ressemblent pas, la meilleure étant sans doute celle d’Olivier Le Lay pour Gallimard (2009).

Ainsi les faits politiques en eux-mêmes ne viennent pas polluer ces romans qui évitent autant la propagande que les bons sentiments. Mais ils sont là, en trame. La montée de l’intolérance d’abord, puis du nationalisme et enfin du nazisme. Les manifestations, les heurts violents entre communistes et policiers, l’assassinat de Walter Rathenau, ministre des Affaires étrangères et juif, par un groupe nationaliste et antisémite. On sait que la rue et le pavé (en 1931, Phil Jutzi signe la première adaptation cinématographique de Berlin Alexanderplatz sous le titre Sur le pavé de Berlin) ne sont pas roses, qu’un affamé songe plus à manger qu’à la solidarité, qu’avec la crise économique la morale passe après le minimum vital, que des partis politiques se bâtissent sur le populisme pour ensuite mieux s’en prendre à ce peuple de la rue de Berlin que tant de phrases de romans nous font imaginer.

 

Vers l’abîme, d’Erich Kästner aux éditions Anne Carrière (2016). Berlin Alexanderplatz, d’Alfred Döblin aux éditions Gallimard (2009). L’affaire Maurizius, de Jakob Wasserman aux éditions Mémoire du livre (2000). Berlin Alexanderplatz, série en 13 épisodes et 1 épilogue de Rainer Werner Fassbinder, 6 DVD de Carlotta Editions (2007).

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