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Le renouveau de l’école Charles Dullin dédié au metteur en scène

par Véronique Giraud
Claire David. DR
Claire David. DR
Arts vivants Théâtre Publié le 09/05/2018
Metteur en scène, c’est un métier. Il y a donc une formation, bien qu’encore timide puisque seulement 15 élèves sont diplômes des trois écoles françaises. Une quatrième vient de naître des cendres de l’école Charles Dullin. Avec un MOOC, et par la grâce d'une longue histoire que raconte Claire David, directrice d’Actes Sud Papiers qui dirige le projet.

Pour exercer le métier d’acteur, il n’est pas obligatoire de passer par une formation professionnelle. Pourtant, outre les conservatoires d’art dramatique, de nombreuses écoles sont reconnues par la profession. Bien qu’on l’associe à une évolution du métier d’acteur, être metteur en scène est un métier, il y a là aussi des formations. Jusqu’il y a peu, trois écoles en France, l’ENSATT, le Théâtre National de Strasbourg et le Conservatoire supérieur de Paris décernait le diplôme de metteur en scène chaque année à quinze étudiants. Bien peu si l’on considère les milliers de troupes qu’il y a en France. Une quatrième vient de naître sous l’impulsion de Claire David, directrice d’Actes Sud Papiers. Elle a la particularité de former par un MOOC sous l’égide d’une grande école d’acteur disparue en 2011, l’école Charles Dullin. Une belle histoire bien propre au milieu théâtral, qui commence au début du XXe siècle, lorsqu’un jeune savoyard, dix-huitième et dernier enfant d’un notaire, quitte sa province natale avec l’idée téméraire de faire du théâtre.

Il lui faudra une sacrée détermination et beaucoup d’audace pour s’imposer. Mais à l’âge de 26 ans, au côté d’un autre jeune homme appelé Louis Jouvet, il s’impose dans une adaptation des Frères Karamazov signée d’un des maîtres de l’époque, le metteur en scène Jacques Copeau. Dès lors, Charles Dullin occupera la scène parisienne. Très vite, il se dégage des compagnies existantes et crée le théâtre de l’Atelier (sur la place qui porte aujourd’hui son nom) où il donne tout de suite des cours.

 

« Un laboratoire d’essai dramatique ».  Cette nécessité d’enseigner le métier d’acteur, l’école Charles Dullin l’assumera pendant près d’un siècle. Quatre-vingt-dix années exactement à former des milliers d’acteurs dont des grands noms de la scène, Madeleine Robinson, Yul Brunner, Serge Reggiani, le Mime Marceau, , Pierre Santini, Claude Pieplu, Charles Denner, Jean-Louis Trintignant, Pierre Richard… Des acteurs qui deviendront également des metteurs en scène de renom comme Jean-Louis Barrault, Roland Petit, Roger Coggio, Roger Vadim, George Lavelli ou Robin Renucci voire créateur du Festival d’Avignon, Jean Vilar est en effet un élève de Dullin. Car il y a un esprit Dullin, marqué dès la création de l’Atelier qui ne se voulait « pas une entreprise théâtrale, mais un laboratoire d’essai dramatique »
Mais les dernières années menèrent à un naufrage économique et humain et quand, en 2005, la directrice de l’association de l’école contacte Claire David, il est déjà trop tard. Les locaux de l’hôpital Saint-Louis furent vendus, les dettes payées, l’école de formation d’acteurs fermée en 2011, les professeurs licenciés. Claire David, directrice d’Actes Sud Papiers, se désespère de voir disparaître ce patrimoine. Elle qui avait suivi par amour du théâtre les trois années de formation de l’école Charles Dullin alors qu’elle était étudiante en lettres à la faculté de théâtre Paris 3 Censier, connaît bien la valeur de l’école. Et sa singularité.

 

« Sans jamais avoir appris le métier ». Pendant deux ans, Claire David organise une douzaine de réunions professionnelles avec des formateurs, directeurs de grandes écoles, de masters, des artistes metteurs en scène et acteurs, des directeurs de festivals, pour faire émerger le projet d’un devenir national : « Il y avait le souhait et l’envie de faire une école privée où la formation à la mise en scène serait mise en avant. Une école qui viendrait entre le lycée, où on a pu découvrir le théâtre, et le master, souvent réservé aux bons élèves, et où il y a très peu de places ». Les quinze étudiants des trois écoles qui décernent le diplôme sont en effet entrés sur concours.
« Il y avait aussi un souhait de diversifier les publics. Nous avons fait une petite étude et nous nous sommes rendu compte que la plupart des gens pratiquent la mise en scène sans jamais l’avoir apprise. Il nous a semblé évident qu’il fallait donner des outils ». Le métier de metteur en scène, André Antoine l’invente au XIXe par le naturalisme amenant un autre rapport à l’acteur, un autre rapport au public. Ensuite les metteurs en scène du Cartel (Jouvet, Dullin, Baty, Pitöeff), Brecht et quelques autres ont commencé à théoriser sa position.

 

Une école numérique. C’est décidé, l’école  empruntera le chemin du numérique. Son MOOC Charles Dullin est une première mondiale. Avant qu’émergent les premières sessions, tout le travail fut de concevoir la façon de fixer une pédagogie, de sélectionner quels éléments de la mise en scène transmettre. « C’est une recherche passionnante, et complexe,explique Claire David. L’école est un peu construite comme une maison d’édition, à la différence qu’elle est complètement numérique et n’a pas le même support. Elle met en valeur une immense bibliographie, la curiosité, la question du savoir, du questionnement, de l’engagement et de la transmission. Elle a aussi beaucoup à faire avec la pédagogie. » Ce qui a surtout guidé Claire David c’est ouvrir le regard du metteur en scène vers d’autres pratiques : « Nous avons constaté que la plupart des metteurs en scène ne vont pas voir ce que font les autres, vont très peu au théâtre. »

 

La base est celle qui structure tous les MOOC. Pour la mettre en œuvre, l’équipe, aujourd’hui composée de trois permanents, a fait appel à l’expertise numérique d’Open class room. Le MOOC se définit ainsi : d’abord on s’inscrit, puis toutes les semaines on va chercher son cours, qui est déposé sur la plateforme Charles Dullin. « Chez nous, le MOOC dure huit semaines. On est un peu plus exigeant que d’autres, d’abord parce qu’il s’agit d’art, ensuite parce qu’on veut que les élèves prennent leur temps, comme dans la pratique, où il faut sans cesse faire et refaire. Le cours est donné par un professeur qui délivre un savoir, de façon traditionnelle. Nous avons voulu lui donner une image austère, à la différence des MOOC où ça bouge beaucoup. Robin Renucci, Stanislas Nordey, Valérie Dréville disent un texte écrit par des universitaires, que nous avons retravaillé pour le passage à l’oral. Ce que nous aimerions c’est que les élèves soient un ou plusieurs derrière l’écran, avec un papier et un crayon dans la main pour noter des choses. »

 

En formule gratuite, chaque semaine, un cours en ligne c’est quatre petites vidéos de 10mn. En payant, l’élève a en plus l’interview d’un metteur en scène (actuellement, il y en a plus de trente sur les 6 MOOC), qui a été questionné sur son parcours, sur les conseils qu’il peut donner à des jeunes, son retour d’expérience, et il répond au thème choisi, crises dramaturgiques (Joël Pommerat), naturalisme (Alain Françon), le rapport aux institutions (Olivier Py), direction d’acteurs (Ariane Mnouchkine, Krystian Lupa, Guy Cassier), lire le théâtre (Falk Richter). Le MOOC a une dimension européenne, avec des pratiques très diverses. Les écritures dont il est question dans les MOOC ont également une dimension européenne. La formule payante offre aussi chaque semaine un petit laboratoire qui fait poser des questions prolongeant ce qui a été dit dans le cours, et incite l’élève à expérimenter telle position de mise en scène. Chaque session dure six semaines, où l’élève a rendez-vous avec l’école au moins 1h1/2 par semaine. Les deux dernières semaines, l’élève doit produire une petite vidéo, accompagné par l’école. Ensuite, les corrections se font entre pairs.

Dès la première session, 410 personnes se sont inscrites. Majoritairement de France mais aussi quelques francophones de Ouagadougou, de Montréal, d’Égypte, d’Israël, des Etats-Unis, d’Amérique latine, et de tous âges. À l’issue de la session, tous ont échangé, partagé, sur un réseau privé, type Facebook. Les élèves les plus assidus reçoivent un certificat de réussite de l’École Charles Dullin, qui donne droit à des stages. « Actuellement, nous avons cinq places d’assistant metteur en scène à un festival de l’ARIA, un stage en Corse sur deux MOOC, trois place avec le festival de la jeune mise en scène du Théâtre 13, une place d’assistant metteur en scène avec Robert Cantarella en juin. » De nombreux autres partenariats sont en cours, en France et en Europe.

Trois MOOC sont disponibles actuellement, La direction d’acteurs, L’espace, Mettre en scène est un métier, un 4ème sera disponible à l’automne, Lire le théâtre. En janvier 2019, un MOOC Atelier du spectateur abordera la relation au public. Il est en cours de tournage avec les élèves du Conservatoire ». En avril 2019, un MOOC pratique : constituer son association, les règles, le droit d’auteur, le statut d’intermittent, les déclarations, parler de son projet, monter son dossier. À côtés de ces six MOOC, l’école développe des modules sur des pratiques spécifiques de la mise en scène.

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