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Les questions politiques prennent la scène

par Jacques Mucchielli
"Jan Karski" mis en scène par Arthur Nauczyciel. DR
Arts vivants Théâtre Publié le 31/01/2018
Migrants ? Harcèlement sexuel ? Montée des nationalismes ? Exclusions ? Aucun de ces grands débats de société n'échappe au théâtre qui, en ce début d'année 2018, les met à l'affiche partout en France.

La vitalité de la scène française tient beaucoup aux scènes nationales, un théâtre public où la création est première avec une jeune génération de metteurs en scène et d’auteurs qui créent et font ensuite tourner leurs spectacles dans tout l’hexagone. Il s’agit aujourd’hui moins de présenter le répertoire des grands auteurs que de le rendre vivant en traitant des questions d’actualité. Cette dimension « politique » du théâtre n’est pas nouvelle, elle est inscrite dès sa naissance dans la Grèce antique, mais un certain académisme des trente glorieuses l’avait un peu oubliée.

L’actualité est donc bien présente à travers des questionnements qui font débat, l’accueil des réfugiés, l’égalité entre homme et femme, la montée des nationalismes, l’exclusion, le terrorisme, le révisionnisme, l’homme providentiel…

 

Désobéir ? A l’heure où le citoyen s’interroge sur l’action des Zadistes de Notre-Dame-des-Landes, la question de la désobéissance civile revient avec force. Dans le numéro 1 du Nouveau magazine littéraire (janvier 2018) Frédéric Gros, qui vient de publier Désobéir aux éditions Albin Michel (2017) commente "Aucune déclaration de guerre. La Boétie n'appelle pas à l'insurrection". Au théâtre cette même question fait l’objet de la pièce Désobéir dans laquelle Anne Monfort adapte le livre de Mathieu Riboulet Entre les deux il n’y a rien. Créée en janvier au Colombier de Bagnolet, la pièce débute sur l'affaire récente du britannique Rob Lawrie qui, se rendant régulièrement dans la Jungle de Calais pour venir en aide aux migrants, a été inculpé pour avoir caché dans sa voiture une petite fille. Reconstituant son procès, les phrases des trois comédiens, juge, avocat, inculpé, pénètrent en chacun de nous, faisant poindre l’incompréhension et la colère. Au CDN de Besançon les 20 et 22 mars.

 

Peer Gynt et Gorki. Avec Peer Gynt de David Bobée ce sont toutes les grandes thématiques actuelles qui s’installent sur scène. Créée le 10 janvier au Grand T – Nantes, la mise en scène se veut résolument contemporaine et politique. Le texte d’Ibsen aborde les questions de l’étranger, du fou, du harcèlement sexuel, de l’arrivisme, du nationalisme, des extrémismes, de l’intégrisme religieux et, finalement, de la vacuité du narcissisme. Le directeur du CDN Rouen-Normandie veut « rassembler un collectif d’acteurs représentatif de la population française, dans sa diversité, dans la beauté de ses corps et de ses accents qui au service de ces textes en ouvrent d’autres sens et les font ressurgir ». La pièce tourne en février à Sceaux, Martigues, Colombes, Flers, puis à Saint-Médard-en-Jalles, Saint-Brieuc, et Vannes.

Les sans-papiers, sans domicile fixe, marginaux, paumés de la vie sont sur scène grâce à Eric Lacascade qui met en scène Les Bas-fonds de Maxime Gorki. Ceux qu’on voit assis sur le macadam la main tendue, ceux qui font la manche, ceux qui ne tiennent plus debout sur le pavé tant ils ont bu, fumé, abusé jusqu’à l’inconscience… D’habitude, on a à peine le temps d’écouter trois phrases répétées mécaniquement dans les rames de métro. On a du mal à imaginer à quel point ces Bas-fonds restent actuels. Au CDN de Rouen en janvier, puis à Perpignan.

 

Les conflits fratricides. Tous des oiseaux, la dernière création de Wajdi Mouawad mêle les langues arabe, hébreu, anglais et allemand pour mieux raconter une histoire plurielle de nos cultures autour de conflits fratricides. Ce sont des étudiants dans une bibliothèque qui découvrent la question. Une pièce magnifique donnée du 28 février au 3 mars, au TNP de Villeurbanne.

Au moment où le gouvernement polonais fait voter une loi contre le débat d’historiens sur le poids de l’antisémitisme et la complicité dans les exactions nazies, le théâtre de Lille reprend la mise sur scène par Arthur Nauczyciel du roman de Yannick Haenel sur Jan Harski. Ce résistant polonais, qui viendra de Londres pour entrer dans le ghetto de Varsovie, témoignera dès 1942 de l’extermination programmée des Juifs aux gouvernements européens et américains qui refuseront pourtant l’accueil des Juifs.

A Marseille, le magnifique roman de Ödön von Horvat, Un fils de notre temps, adapté par Jean Bellorini, scrute la déshumanisation qui le guettait lui, fuyant les nazis en 1938, et interpelle l’égocentrisme des nations riches.

Conflit fratricide encore, au Grand T de Nantes du 16 au 18 février, avec Birgitt ensemble qui reprend ses pièces crées l’an dernier au festival d’Avignon Memories of Sarajevo et Dans les ruines d'Athènes.

 

Socialisme et révolution. A Marseille toujours, en février, c’est Oscar Wilde que Séverine Astel met en scène pour L’Âme humaine sous le socialisme, d’après un texte assez méconnu de l’Irlandais plus célèbre pour son dandysme, ses mots d’esprit et son emprisonnement pour homosexualité. Cet écrit, très engagé, nous interpelle encore, à l’heure où la construction d’utopies nouvelles vient dans l’actualité.

Révolution encore, au TNS de Strasbourg, où le metteur en scène russe Anatoli Vassiliev, fondateur de l’Ecole d’art dramatique de Moscou, adapte du 8 au 21 mars, une nouvelle de Tchékov, Le récit d'un homme inconnu, l’histoire d’un révolutionnaire russe qui se fait engager comme valet par un homme d’Etat.

A la Comédie de Clermont-Ferrand, Alain Françon donne les 27 et 28 février, Un mois à la campagne d’après Tourgueniev, pièce créée fin janvier à la Comédie de Saint-Etienne avec Anouk Grinberg et Micha Lescot « tragi-comédie des erreurs, où chacun se trompe sur lui-même et sur les autres, raconte une société en proie au doute et en manque de repères ».

La Comédie-Française qui, sous la direction d’Eric Ruff, fait de plus en plus place aux auteurs contemporains, a choisi de programmer du 10 février au 24 juin, l’écrivain suédois Lars Noren. Il a écrit spécialement pour cette occasion Poussière, et assure la mise en scène de sa pièce où un groupe de vacanciers de la classe moyenne se retrouvent  dans un hôtel du littoral pour une confrontation plus ou moins amicale.

 

 

TIROIR PAGE 29 A LA PLACE DES TROIS QUESTIONS

Les 250 ans du cirque

2018, c’est l’année où le cirque moderne fête ses 250 ans. Les historiens s’accordent à fixer ses débuts en 1768, quand le jeune militaire anglais Philip Hartley eut l'idée de circonscrire l’espace de son travail de cavalier par un cercle de cordage, et d’agrémenter ses numéros équestres d’exploits acrobatiques, funambulesques, jonglés et comiques.

Le cirque contemporain ne cesse de se réinventer, tant du point de vue de ses modes de production, de diffusion, de médiatisation, que de ses esthétiques. Cohabitant avec les autres arts vivants, théâtre, chorégraphie, musique, il échappe à toute tentative de rationalisation. Artiste indépendant, membre d’une compagnie institutionnalisée, l’artiste de cirque ne se laisse enfermer dans aucune catégorie classique de l’art vivant, incarnant le jamais vu, le marginal, le dépassement de soi. Vivier de sensations nouvelles, entre effroi et poésie, le cirque pourrait être la forme de spectacle vivant et populaire la plus captive des nouvelles générations de public.

À Reims, la grande histoire du cirque a été racontée en janvier, au sein du cirque en dur de la ville, joyau architectural construit en 1865. Marseille donne rendez-vous au cirque contemporain avec l'Entre-deux biennales où, du 14 février au 7 mars, se succéderont entre autres, Marion Collet & Tiphaine Raffier pour Comme un sujet, Nikolaus & Joachim Latarget pour La même chose (une proposition de la cie Archaos et du théâtre La Criée), ou encore La chambre des amants, danse équestre, poétique et amoureuse du Théâtre du Centaure.

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