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« L’Insulte », pour une réconciliation libanaise

par Stoyana Gougovska
Adel Karam et Kamel El Basha dans
Adel Karam et Kamel El Basha dans "L'Insulte" de Ziad Doueri. DR
Cinéma Film Publié le 30/01/2018
Avec L’insulte, le cinéaste franco-libanais Ziad Doueiri porte le fer dans les plaies vives d’une réconciliation nationale jamais tentée par les pouvoirs politiques. La coscénariste Joëlle Touma, lors de la projection de l’avant-première à Montpellier, a raconté la genèse du film et les réactions enflammées qu’il a suscitées.

Qu’est-ce qui se cache derrière une insulte ? Combien de traumatismes enfouis pour que la colère déborde la raison et la sociabilité ? A chaque agression verbale, nous nous posons la question. Mais dans un pays meurtri par des années de guerre civile comme l’est le Liban, l’insulte peut charrier une lourdeur historique où affleurent des traumatismes parfois insoupçonnés. C’est le sujet de L’insulte, le dernier film du réalisateur franco-libanais Ziad Doueiri, auteur de West Beyrouth (1998) et de L'attentat (2012).

L’histoire se déroule à Beyrouth, de nos jours, où un conflit qui éclate entre un chrétien libanais et un réfugié palestinien, les emmène devant le tribunal. Des mots graves sont prononcés et la violence enclenchée. Les deux avocats passionnés, qui se chargent d’assurer la défense des protagonistes, représentent eux, des générations différentes. La situation échappe vite au contrôle des deux hommes, qui deviennent symboles des luttes de reconnaissance de leurs communautés respectives Il s’ensuit un procès médiatisé, qui vise à donner raison à l’un ou à l’autre et qui tient en suspense le pays entier. Qui dévoile que derrière les gestes violents et l’orgueil irrévocable des deux personnages se cachent des blessures graves, des émotions jamais exprimées auparavant.

 

Tout part d’une anecdote vécue. Comme souvent, ce film est né d’une anecdote vécue. Le réalisateur Ziad Doueiri et la coscénariste Joëlle Touma vivaient dans un appartement à Beyrouth où, comme dans le film, un tuyau d’évacuation dépassait de leur balcon d’une façon tout à fait illégale. A l’étage en dessous où travaillait des ouvriers « de l’eau est tombée sur le contremaître » a raconté Joëlle Tourma lors de la projection en avant-première au Diagonal de Montpellier. « Il a regardé en haut et a tout de suite insulté Ziad en arabe en le traitant de “sale chien” ».

Ziad, qui avait reconnu l’accent palestinien de l’ouvrier, lui a dit, dans sa colère, ce qui pouvait lui faire le plus du mal : « Sharon aurait dû tous vous exterminer ! ». Choquée par la violence du propos Joëlle Touma, qui était son épouse à l’époque, a obligé Ziad à descendre et à s’excuser - ce qui a mis fin à l’histoire. Et heureusement, car au Liban, qui est un tout petit pays où cohabitent dix-huit communautés religieuses qui pensent différemment politiquement et ont chacune leur idée du Liban, une petite chose comme ça peut dégénérer en quelque chose de très grave. Et c’est ce qui se passe dans L’insulte.

Le scénario n’est pourtant pas né immédiatement : « A ce moment-là, on n’avait pas tout en tête, on n’avait pas le déroulement des choses. On savait qu’on avait envie qu’il y ait un procès, mais ça s’est construit petit à petit » se souvient Joëlle Touma. Naturellement, l’histoire s’est invitée dans le scénario. L’histoire récente, la guerre civile des années 90, le fait qu’il n’y a pas eu ensuite de travail de mémoire pour la population. De fait, les nombreuses et très diverses rancœurs des uns et des autres, sont restées à l’intérieur. C’est ce qui a fait aussi du Liban un endroit à la fois très explosif et très vivant.

 

Deux camps, deux écritures. Les auteurs ont le même âge que leurs personnages, et font partie de la génération qui a vécu la guerre de plein fouet dans l’enfance et l’adolescence. A cette époque, la ville de Beyrouth était divisée en deux camps : Beyrouth Est, pro-palestinien, et Beyrouth Ouest, qui était contre la présence palestinienne car elle était perçue comme une menace, les camps de Palestiniens ayant obtenu l’autorisation de rester en armes. La circulation entre les deux parties de la ville était interdite. Les deux scénaristes du film ont grandi chacun dans un camp opposé et ont longtemps fonctionné avec les idées reçues de chaque camp. Pour L’insulte, ils ont choisi d’écrire chacun le personnage du camp adverse à celui où ils ont vécu leur enfance. Cet exercice a entraîné des débats passionnés sur les anciennes versions des choses, qu’ils connaissaient par cœur, et les nouvelles versions qu’ils ont découvert plus tard en voyageant, en étudiant et en créant leur art. Ce croisement d’écriture, « c’est ce qui donne au film ce côté, où en fait le spectateur n’arrête pas de basculer, de se dire que c’est plutôt l’un qui a raison, ensuite que c’est plutôt l’autre ». Bien que le film ne prenne parti ni pour l’un, ni pour l’autre des protagonistes, à chaque scène le spectateur approuve tantôt l’un, tantôt l’autre,  «  il est à fond, il est vraiment dans son point de vue » estime la coscénariste franco-libanaise.

« Au moment de l’écriture, on était également en train de divorcer » explique encore Joëlle Touma. « Je pense que toute la négociation du divorce est passée dans le procès que met en scène le film ». Divorce qui n’a pas entamé la réalisation « On travaille très bien ensemble. On est assez complémentaires, il n’y a pas de problèmes d’égo. On a raté notre mariage, mais on a réussi notre scénario » confie la scénariste.

 

« Faire un travail de mémoire ». L’insulte a été numéro un du box office au Liban lors de son premier passage dans les salles. Pas un seul mot, pas une seule image n’ont été censurés par le département Médias de la Sureté Générale du Liban. Dans ce pays, écorché par des années de guerre, le film a généré un fort enthousiasme, mais également de virulents débats, aussi passionnés que dans le procès du film. Les uns heureux qu’une œuvre cinématographique ouvre le dialogue, revienne sur le passé pour pouvoir enfin soigner les fractures, les autres au contraire très remontés par les sujets abordés, qui font ressurgir des moments difficiles, des souvenirs douloureux sur les trop nombreuses violences réalisées. Comme, par exemple, le massacre de Damour, village proche de Beyrouth dont on a très peu parlé au Liban et qui est montré dans le film à travers les rares images documentaires retrouvées.

Suite à sa nomination aux Oscars, L’Insulte passe, en ce moment, une deuxième fois dans les cinémas libanais. Le film est en lui-même un espace de dialogue pour pouvoir faire ce travail de mémoire, indispensable pour la thérapie. « On avait envie de dire que c’est possible de se parler, que c’est possible que le dialogue commence et que les choses soient dites et entendues par l’autre, qu’il y ait cet espace pour faire un travail de mémoire, ce qui ne s’est pas fait du tout au niveau national » insiste la scénariste. Au Liban en 90, il y a eu une loi d’amnistie qui a permis d’exonérer tous les seigneurs de la guerre restés au pouvoir jusqu’à maintenant. « C’est juste impossible de faire une vraie réconciliation nationale, un vrai dialogue, mais ça peut se faire entre individus et on avait envie qu’en sortant du film on se dise : oui, les choses peuvent être résolues à un niveau personnel ».

 

L’insulte, film franco-libanais de Ziad Doueiri. Sortie le 31 janvier 2017, scénario de Ziad Doueiri et Joëlle Touma. Avec Rita Hayek, Adel Karam et Kamel El Basha. Nombreuses nominations (Oscar du meilleur film en langues étrangères, Lion d’Or de Venise).

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