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Marc Fouilland :  » Le cirque est un art qui surprend, pour lequel le public doit rester curieux « 

par Véronique Giraud
Marc Fouilland, directeur du festival international CIRCa Auch. DR
Marc Fouilland, directeur du festival international CIRCa Auch. DR
Arts vivants Cirque Publié le 06/11/2017
Marc Fouilland dirige le festival international CIRCa Auch depuis vingt ans. Acteur et observateur de l'univers du cirque actuel, tant à travers ses créations que dans ses modes de fonctionnement, il répond à quelques questions.

Quelles sont les questions ou les préoccupations que se posent les circassiens aujourd’hui ?

Les préoccupations sont essentiellement économiques. C’est un problème et en même temps ça redonne de la liberté aux artistes. Il y a d’abord des spectacles plus radicaux qu’il y a quelques années, ensuite un débat sur la durée des spectacles. Jusqu’il y a cinq ans, il y avait une sorte de formatage entre 55 mn et 1h10, que chacun estimait le format idéal. Aujourd’hui, et c’est la première fois que nous le mettons en évidence au festival CIRCa Auch, il y a des petites formes de 35 à 40 mn et des spectacles, comme Talk Show, qui font quasiment deux heures. Le marché étant compliqué, les artistes se libèrent un peu de la volonté à tout prix de correspondre aux besoins du marché. C’est plutôt réjouissant.

 

Dans l’agenda du festival CIRCa Auch, la présentation de projets de création fait parallèle aux représentations des spectacles. Comment cela se passe ?

Nous avons initié la présentation de créations il y a dix ans et elle prend de plus en plus d’importance. C’est la première année que nous remplissons notre salle de cinéma. Le projet spotlight UK Circus nous a amenés à faire une présentation spécifique de projets de création anglais, et il y a eu 4 demie journées de présentation devant 300 personnes, programmateurs, compagnies, étudiants, curieux. C’est devenu un moment très important où les compagnies, face à la difficulté d’arriver à exister, à être vues malgré la multiplicité des offres, sont présentes dans les couloirs pour faire des rencontres. Chaque demie journée, douze compagnies se succèdent pour présenter en dix minutes leur projet. Les présentations, davantage préparées, sont de plus en plus agréables à regarder pour le programmateur. Je fais le choix des projets qui vont sortir dans l’année qui arrive. L’enjeu est de se dire : il y a un projet, il existe, il va sortir, il faut aller le voir.

 

Le cirque est-il politique ?

Le cirque est obligatoirement politique. C’est d’une part l’autre, c’est aussi la question de la frontière, de la circulation, de projets collectifs, de re-questionner et de réinventer des modes de coopération. En travaillant sur Fresh Circus qui, jusqu’alors se déroulait à La Villette et se déroulera cette année à Bruxelles et l’an prochain à Auch, la question posée est justement : comment continuer à faire avancer les politiques publiques en faveur du cirque et comment résister à ce qu’on voudrait nous imposer, c’est-à-dire inventer de nouveaux modèles, des nouvelles façons de travailler sans argent. Au fil des années, la France a fait école et les politiques publiques en faveur du cirque se développent dans beaucoup de pays, y compris dans des périodes difficiles. Le cirque a besoin de moyens, mais cela reste très modeste par rapport à d’autres arts.

 

En effet, les efforts des pouvoirs publics se sont portés vers l’enseignement du cirque et sa formation professionnelle, moins vers l’accompagnement des compagnies…

Oui. Nous avons été un peu entendus l’an dernier par la ministre Audrey Azoulay. IL y a eu un supplément de 650 000 euros pour le cirque, en direction des compagnies nationales et des pôles cirque. Néanmoins nous sommes très loin du compte. Le secteur a reçu beaucoup d’argent investi dans la formation professionnelle, c’est bien. Le Lido de Toulouse se prépare à délivrer, comme l’académie Fratellini et l’école de Châlons, le diplôme national supérieur professionnel d’artiste de cirque, d’ici un an ou deux. Par contre, il est important de dire qu’on ne peut pas former des jeunes dans toutes les écoles de cirque de France, leur donner envie, alors que beaucoup n’arrivent pas à rentrer dans les écoles supérieures. Restés dans les écoles préparatoires, formés en deux, trois ans, ils ne sont pas préparés. Ensuite on leur demande de faire de l’autoproduction, de trouver des nouveaux modes de diffusion qui ne passent pas l’achat de spectacles par les lieux, etc. Il n’y a pas de raison que le cirque ne soit pas comme les autres arts et ne se calque pas sur les autres modèles de politique publique du spectacle vivant subventionné.

 

Quelles sont les valeurs véhiculées par le cirque contemporain ?

Pour moi, il y a une valeur du dépassement de soi-même. Pas seulement le dépassement physique, également le dépassement de ses propres frontières. Il y a une façon d’aller vers l’autre, d’essayer de ne pas rentrer dans des systèmes de compétition alors que tout s’y prête. Les circassiens sont des sportifs de très haut niveau, mais qui n’acceptent pas l’idée de compétition. S’ils poussent leur corps plus loin, la prise de risque encore plus loin, c’en est même parfois inquiétant, ce n’est pas dans une logique de compétition avec la compagnie d’à côté. Il y a au contraire une logique de collaboration pour aller plus loin ensemble. C’est très important. Ce sont des valeurs universelles que le public lit très bien.

 

L’idée que le cirque est un art populaire, un art de dépassement de soi, de ténacité, sous-tend un engagement politique fort, en décalage avec le monde élitiste de l’art en France, qui exclue souvent ceux qui n’ont pas reçu une éducation à l’art. Peut-on considérer que le cirque est un art transgressif ?

Oui. Même si on peut trouver qu’il s’institutionnalise aujourd’hui, le cirque a un aspect transgressif. Le CIRCa accueille des artistes de cirque tout au long de l’année et je rappelle souvent à mon équipe quand nous n’arrivons pas à faire appliquer les règles que nous avons définies : c’est normal, c’est le cirque ! Du coup ça nous remet en question, et c’est bien.

 

Le recours aux metteurs en scène et aux chorégraphes transforme le mode de lecture du cirque, le rapproche de la représentation classique, c’est une tendance forte ?

Je pense qu’il y a une maturité du cirque dans sa capacité à travailler avec les autres arts, y compris avec les chorégraphes et les metteurs en scène. La relation aux autres arts est très présente dans cette édition du festival. Que ce soit le spectacle de Samuel Mathieu, Guerre, qui a un lien direct avec la danse contemporaine, que ce soit Programme, une petite forme conçue par un metteur en scène et un plasticien, ou encore le spectacle Cabaret de Bernard Lubat avec la Crida Cie. Le cirque est suffisamment mûr pour aborder les autres arts sans se faire instrumentaliser et sans non plus les instrumentaliser. Ça pose bien sûr des difficultés de langage, de définition, de la place du metteur en scène. Les écoles supérieures de cirque produisent des interprètes plus que des créateurs, parce qu’est reproduit le modèle du théâtre. En même temps, le cirque est un peu compliqué à cet endroit-là, cette définition de l’écriture d’un spectacle se fait toujours avec les corps au plateau et avec les techniques. Il est difficile de l’écrire au préalable sans le mettre à l’épreuve du plateau. Donc le rôle de l’accompagnant, du metteur en scène, reste une chose qui se définit dans chaque projet.

 

Le cirque occupe de plus en plus les espaces de représentation, et la concurrence est forte pour la jeune génération. Comment s’organise la profession pour remédier à cette offre exponentielle ?

Une des difficultés du cirque aujourd’hui n’est pas tant sa profusion de projets que l’identification des projets. Au théâtre, les auteurs, classiques ou contemporains, sont repérés. Dans le cirque c’est plus compliqué. Il souffre beaucoup d’un manque de communication autour des auteurs de cirque. La façon de contourner cela c’est d’arriver à ce que le public soit curieux et qu’on ne cherche pas toujours à communiquer autour du sensationnel ou d’un nom. Le cirque contemporain a peut-être aujourd’hui trois ou quatre artistes repérés du grand public connaisseur des arts vivants. Tant pis ! On ne va pas chercher à faire reconnaître tous les noms mais on va dire que le cirque c’est un art qui surprend, pour lequel le public doit rester curieux, et doit prendre le risque avec l’artiste d’aller à la découverte des propositions. L’identité des lieux de programmation peut permettre au public de s’y fier et de tenter une expérience nouvelle.

Là où le cirque est transgressif de fait, c’est qu’il impose au spectateur de prendre le risque d’aller découvrir. À Auch, la diversité des propositions est grande et je ne me fais pas trop attraper par les spectateurs en tant que directeur de festival. Et cela fait trente ans que ça dure. Je sais pourtant très bien qu’en proposant des spectacles comme Acrobate, I am not everyone des Australiens, ou Circus Remix, les spectateurs seront clivés. Mais le public le sait. Ce serait bien que les salles aillent dans ce sens. Elles ont tendance à choisir un cirque étranger formaté qui aura la presse avec lui, plutôt qu’un cirque français inconnu. C’est dommage parce qu’on a une proposition en France qui est très riche.

 

Attirer le public par la curiosité reste difficile…

Certes, mais je pense que c’est la voie que le cirque va nécessairement emprunter dans les années à venir. C’est un beau défi.

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