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Marie Vrinat-Nikolov : « Un texte m’appelle à traduire »

par Véronique Giraud
Marie Vrinat-Nikolov. DR
Marie Vrinat-Nikolov. DR
Livre Roman Publié le 12/04/2018
Grâce aux traductions de Marie Vrinat-Nikolov, la littérature bulgare a pu franchir la barrière de la langue française. Permettant d'ajouter à notre panthéon des imaginaires une nouvelle génération d'auteurs passionnants, dont fait partie Guéorgui Gospodinov. Entretien avec cette passionnée des langues.

Comment avez-vous découvert la langue bulgare ?

En 1973, j’avais treize ans. Mes parents ont pris en stop un couple bulgare, et l'ont accueilli quelques jours à la maison. On ne savait rien de la Bulgarie à l'époque. J’ai entendu cette langue et ça a été une révélation. « Ce sera ma langue, me suis-je dit ». J’ai commencé à l’apprendre toute seule.

 

Comment définissez-vous votre démarche de traducteur ?

Je rentre dans la langue des auteurs que je traduis, beaucoup deviennent d'ailleurs des amis. Ce qui m’anime c’est que j’ai l’impression qu’il y a un texte qui m’appelle. Ce texte m’appelle à traduire quand non seulement ce qu’il raconte me semble intéressant, mais surtout quand il est porté par une langue que je sens, que j’entends, unique.

 

La langue bulgare est en manque de reconnaissance en France. Et dans le monde ? 

Aucune idée. Je pense que maintenant on se lit davantage entre pays balkaniques. L'un de mes collègues à l'Inalco, traducteur en turc, m’a dit que le livre de Gospodinov est en première ligne des librairies en Turquie. Son premier roman, Un moment naturel, a été traduit dans plus de vingt langues. La première était en macédonien, la deuxième en serbe, la troisième la mienne en français.

 

Quel écho offre la scène littéraire bulgare ?
La littérature n’est pas faite pour être un reflet de la société mais bien évidemment un écrivain n’est pas hors la société. Chez Guéorgui Gospodinov, par exemple, il y a des allusions au régime communiste, mais ce que j’aime chez lui c’est que son écriture traduit une sorte de nostalgie pour ce qui pourrait être une nouvelle humanité. On a chez lui le souci de donner la parole aux petites histoires contre la grande histoire, soviétique ici, à tous ceux qui sont marginalisés, de l’empathie pour les petits, les oubliés, les négligés. Comme je l’explique dans la préface de la collection Sémaphores, qui fait à chaque fois entrer dans l’atelier du traducteur, Gospodinov le fait avec une langue poétique.

 

Depuis 1985, vous avez traduit une quarantaine de livres bulgares. Y a-t-il un engouement des éditeurs ?

Non, je ne crois pas. J'ai cinq ou six textes que je trouve vraiment intéressants, pour lesquels je n’ai toujours pas trouvé d’éditeur. C’est un combat perpétuel. J’en veux beaucoup aux grandes maisons d’édition, parce qu’elles auraient les moyens de publier ces textes.

 

La collection Sémaphores d’Intervalles, que vous co-dirigez, compte aujourd’hui sept livres traduits. Quelle est sa ligne éditoriale ?
Notre ligne éditoriale, ce sont les romans malheureusement. Je dis malheureusement parce que dans beaucoup de pays, les récits et les nouvelles sont très importants. Mais les éditeurs en France disent que ça ne se vend pas. Dans de nombreux pays, la nouvelle est le genre le plus répandu, en Bulgarie par exemple. Donc des romans contemporains dont le texte est porté par une véritable écriture. Notre comité de lecture compte plusieurs enseignants de l’INALCO et deux traducteurs étrangers à l’Inalco. J’ai traduit pour les éditions Intervalles un polar qui dit beaucoup sur la société et sur l’histoire de la Bulgarie : Le sourire du chien de Dimana Trankova. Cette auteure s’inscrit contre les nationalismes. Je suis en train de traduire son deuxième roman, c'est une dystopie.

Je suis en trains d’apprendre le persan et je co-traduis actuellement un auteur afghan, arrivé en France il y a deux ans. Il s’intitule Une petite vie et va sortir prochainement dans la collection Sémaphores d’Intervalles.

 

La jeune génération de traducteurs est elle aussi portée par l’envie de faire connaître d’autres cultures ?

Sur la centaine d’étudiants de ce master en L1 L2 à l’Inalco, les trois quarts n’ont pas pour langue maternelle le français. C'est majoritairement l'arabe, le chinois, le polonais, l'iranien, le russe, le finlandais, une 20aine de langues au total, et ils traduisent le français dans leur langue. Il nous reste donc assez peu de choix pour notre collection de textes traduits en français.

 

Que pourriez-vous dire de la culture bulgare pour séduire le lecteur ou le visiteur ?
Il faut dire d’abord que tous les Français, tous les étrangers qui un peu par hasard sont allés en Bulgarie, en reviennent enthousiastes. De sa culture, même si ça ne plait pas forcément à certains Bulgares, on sent bien les entrains de l’époque où elle faisait partie d’un empire multilinguistique, multiculturel, multireligieux. Une occidentalité qui a été enrichie par une orientalité, si je puis dire. La musique, par exemple, est très pénétrée par des instruments qu’on retrouve de la Turquie à l’Iran. Pour revenir à la littérature, elle ouvre tout simplement à d’autres horizons.

 

 

Marie Vrinat-Nikolov est agrégée de Lettres classiques (Ếcole Normale Supérieure de Sèvres), Professeur des universités en langue et littérature bulgares à l’Inalco, où elle dirige un Master de traduction littéraire. Depuis une vingtaine d’années, elle est l’auteur de nombreuses publications sur la traduction littéraire et sur la littérature bulgare qu’elle traduit (entre autres Yordan Raditchkov, Viktor Paskov, Vera Moutaftchiéva, Yordan Yovkov, Gueorgui Gospodinov, Sevda Sevan, Kiril Kadiïski, Emilia Dvorianova, Alek Popov, Ivan Borislavov, Ivaïlo Petrov). Elle a reçu plusieurs prix et distinctions pour ses traductions, aussi bien en France qu’en Bulgarie. Elle anime le blog Écrivains de Bulgarie.

 

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