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Nadia Beugré, une chorégraphe imprévisible

par Véronique Giraud
La danseuse et chorégraphe Nadia Beugré © Grit Weirauch
La danseuse et chorégraphe Nadia Beugré © Grit Weirauch
Arts vivants Danse Publié le 04/07/2017
La chorégraphe ivoirienne Nadia Beugré a deux grandes actualités en France cet été :  sa participation à Montpellier Danse, où elle a présenté le 1er juillet sa dernière création « Tapis Rouge », et sa présence au Festival d’Avignon où elle rendra hommage à Béatrice Kombé avec la reprise de sa pièce « Sans repères ». Une jeune femme puissante, solidaire, qui fait et s'engage en dansant.

Votre rencontre avec Béatrice Kombé a été déterminante dans votre parcours. Comment cela s’est-il passé ?

J’ai fréquenté très jeune le centre culturel d’Abobo d’Abidjan, où je participais aux ateliers de danse. Béatrice Kombé y a installé en 1997 TchéTché, la première compagnie féminine en danse contemporaine de Côte d’Ivoire. J’ai le souvenir d’une petite femme, toujours une cigarette aux lèvres, habillée simplement en boubou. Mais on sentait le feu en elle, c’était vraiment une guerrière. Quand je l’ai vu danser elle m’a fait rêver. Dans le centre, les lieux sont ouverts et, en passant, elle m’a regardé répéter et a dit : « celle-là je vais la former ». Un jour, j’ai frappé à la porte de sa compagnie pour travailler avec elle. Toujours active, que ce soit à former les danseuses ou à bricoler par terre, elle était simple, généreuse, exigeante, et répétait toujours : « danse ta danse ». Pour elle, il ne s’agissait pas de répéter la danse du folklore ou celle des ballets occidentaux, mais de travailler sans cesse pour inventer sa propre danse, celle qui déclenchera l’émotion du public, ou la réaction. Son engagement dans la danse était total. Imperturbable, elle avançait et travaillait. Je me suis produite en duo avec elle, comme en 2006 pour son ballet Geeme (Union). Ce que j’ai vécu avec elle est très fort, elle m’a fait me découvrir. Un jour, alors qu’un engagement la retenait, elle m’a dit : « tu dois y aller ». Je me suis alors retrouvée seule sur scène, à inventer une danse qui me venait de je ne sais où. Ce fut une épreuve, ce fut aussi une révélation de ce que je pouvais être. Puis ce fut le moment pour moi de créer mon premier solo, elle n’a pas pu m’accompagner à terme, elle est décédée avant. J’ai dû achever seule, inondée par un immense sentiment de perte mais portée par l’idée de mission. J’ai appelé mon solo Un espace vide. Moi. Tout cela a donné quelque chose d’imprévisible dans mon travail, on n’arrive pas à me cerner, que ce soit ici ou au pays .

 

Le Festival Avignon vous a invitée pour son édition 2017 et vous avez choisi de reprendre l’un de ses pièces, Sans repères. Pourquoi ?

Cela fait dix ans que Béatrice Kombé est décédée et bizarrement c’est à ce moment qu’on nous propose ce projet de mémoire de la danse contemporaine en Afrique. J’ai d’abord voulu me cacher en proposant mes nouvelles idées. Puis ma conscience m’a dit : ne sois pas influencée. On veut voir ce que tu fais après vingt ans de pratique, ce que tu apportes à la nouvelle génération, ce que tu es devenue. Je me suis sentie très honorée de cette invitation et en même temps je me suis demandé comment on continue le rêve d’avenir qu’avait Béatrice pour ces jeunes.

Je me suis rapprochée de Nina Kipré, qui comme moi a été formée par Béatrice à Abidjan et a repris la direction de la compagnie TchéTché pour que son travail de transmission ne s'arrête pas. Moi je ne me sentais pas prête, j’ai eu besoin de partir pour créer et d’apprendre de chorégraphes d’ailleurs, afin de mieux me connaître, mieux connaître ma dansed’, la confronter à d’autres pratiques. De l’Ecole des Sables où j’ai été fascinée par l’intraduisible gestuelle de Susan Buirge, à ERCE à Montpellier où j’ai travaillé avec Mathilde Monnier et d’autres, puis ma découverte d’Alain Buffard a été déterminante. Cette invitation du Festival d’Avignon m’a donné l’envie de me rapprocher de Nina Kipré et d’imaginer avec elle comment nous pouvions exprimer devant le public d’un des plus grands festivals de théâtre au monde comment la transmission de la danse contemporaine, initiée par Béatrice Kombé, devait se poursuivre aujourd’hui en Côte d’Ivoire. Nous reprenons la pièce Sans repères, comme un élément fondateur, et au lieu de la faire reprendre par les danseuses que TchéTché forme à Abidjan, nous avons voulu la transmettre à des danseuses inconnues. Nous avons donc lancé un appel dans le pays, mais nous avons eu peu de réponses car les jeunes préfèrent mimer les danses des shows télévisés et des chansons de stars. Nous avons tout de même sélectionné des danseuses et Nina les a formées pour s’approprier Sans repères. C’est tout cela que nous voulons montrer à Avignon. La vérité sur notre situation. Le fait aussi que pas un représentant de Côte d’ivoire n’a daigné se manifester alors que la danse contemporaine de Côte d’Ivoire est représentée pour la première fois au Festival d’Avignon, non pas en nous donnant de l’argent mais en manifestant un intérêt pour ce que nous faisons et représentons.

 

Comment définir votre danse ?

J’ai vu beaucoup de gens bouger. Quoiqu’il arrive ça se voit que tu viens de là-bas. Le vocabulaire se reconnaît. Quand on parle de danse, on parle de mouvement parce que souvent on a soif de voir des gens danser. En venant à Montpellier faire ma formation à Exerce avec Mathilde Monnier et Mark Tompkins, c’était peut-être le bon moment pour moi de tracer mon chemin. Je veux aussi laisser à la personne qui regarde le choix d’entrer dans son chemin. Rien n’oblige à entrer dans mon chemin. Le brut n’est pas forcément vilain. Je ne viens pas pour lisser quand je viens sur scène.  J’aime voir de beaux danseurs, mais ce n’est pas moi.

 

Ce n'est pas simple de rester soi-même…

Je prends le temps de travailler en veillant à garder mon intégrité artistique, même si je prends des coups. J’essaie d’oser, quels que soient les retours. À l’intérieur de ce que je suis en train de faire, indépendamment du corps, je sais qu’il y a un travail très approfondi pour être cette femme qui vient de là-bas, cette femme africaine. Pour ça, je me suis décalée, je suis beaucoup restée dans l’ombre par rapport au milieu érudit de la danse. Quand j’entends leurs mots, moi qui suis autodidacte je me dis que j’ai du chemin à faire. Ensuite se pose la question : comment rester moi-même ? La langue française n’est pas ma langue maternelle et en même temps il faut que l’autre me comprenne, que je trouve les mots justes.

 

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