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Nadia Vadori-Gauthier : « Comment par la danse tenter d’entrer en relation autrement ? »

par Véronique Giraud
14 septembre 2016 – danse 610, quai de Jemmapes, Paris 10e
Après une heure de discussions auprès de différents réfugiés et exilés, hommes, femmes, familles, tous ouverts au dialogue, avec la proposition de partager une danse, il en ressort que, la situation étant si dure pour eux, il leur est difficile d’accepter d’être filmés dans une telle misère. Tawab, Saber et Abdul viennent d’Afghanistan. Ils disent que s’ils avaient su ce qu’était l’Europe, ils n’auraient jamais quitté leur pays, en dépit de la situation tragique qu’ils y vivaient. Ils sont touchés par le projet et partants pour une danse. Mais Tawab et Saber ne peuvent pas montrer leur visage, de peur que ces images arrivent, par le web, jusqu’à leurs parents qui les croient heureux à Paris. DR
14 septembre 2016 – danse 610, quai de Jemmapes, Paris 10e Après une heure de discussions auprès de différents réfugiés et exilés, hommes, femmes, familles, tous ouverts au dialogue, avec la proposition de partager une danse, il en ressort que, la situation étant si dure pour eux, il leur est difficile d’accepter d’être filmés dans une telle misère. Tawab, Saber et Abdul viennent d’Afghanistan. Ils disent que s’ils avaient su ce qu’était l’Europe, ils n’auraient jamais quitté leur pays, en dépit de la situation tragique qu’ils y vivaient. Ils sont touchés par le projet et partants pour une danse. Mais Tawab et Saber ne peuvent pas montrer leur visage, de peur que ces images arrivent, par le web, jusqu’à leurs parents qui les croient heureux à Paris. DR
Arts vivants Danse Publié le 18/01/2018
Nombre d’entre nous sont restés tétanisés par l’attentat contre Charlie Hebdo en décembre 2015. Nadia Vadori-Gauthier a décidé, elle, de danser une minute par jour. Chaque minute a été filmée, partagée sur le net, et aujourd’hui paraît un livre. Parsemé des images de ses mille et une minutes de danse, ici et ailleurs, le livre prolonge l’expérience en livrant la pensée d'une artiste chercheuse et l'engagement d'une danseuse. Rencontre.

L’idée de « Danser pour résister » a donc été déclenchée en vous par la violence de l’attentat contre Charlie-Hebdo. Vous évoquez votre sensation d’une séparation liée à votre désir d’artiste de faire circuler la vie, d’activer des relations avec les environnements, avec les autres. Expliquez-nous…

Le monde se durcit, nous vivons une période de turbulence, et cette problématique tend à renforcer des séparations, de cultures, de modes de vie ou simplement de points de vue. Il y a des dogmatismes, des exclusions, on répond par des tentations identitaires ou sécuritaires. Dans ce contexte contemporain, comment s’adresser les uns aux autres autrement qu’à travers les codes sociaux habituels ou des catégories prédéfinies ? Comment par la danse tenter d’entrer en relation autrement ? A partir de part de rêve, ou d’inconnu, ou d’inconscient.

 

Vous référez votre performance à une réflexion de Nietzsche sur la danse* et à un proverbe chinois que vous avez tenté d’expérimenter. Comment résonne aujourd’hui en vous ce proverbe, alors que votre expérience a fait le tour des réseaux sociaux et des médias ?

C’est une question que je pose au monde et à moi-même à travers cette expérience quotidienne : est-ce que l’eau qui tombe goutte à goutte finit par transpercer la pierre ou bien la pierre est-elle si dure que c’est contre la pierre que je danse tous les jours ? Ce que j’ai pu observer avec le temps, c’est que la pierre n’est pas moins dure mais que parfois en dansant il y a des ouvertures, des glissements, des choses possibles qui font qu’au moins la danse fait que le jour valait la peine d’être vécu. Non pas que la vie ne valait pas la peine d’être vécue, mais la minute de danse, si petite soit-elle dans l’océan de la mondialisation, en temps réel et avec les personnes, œuvre pour un instant.

 

Danser dans l’espace public devient un geste artistique comme politique. Comment l’assumez-vous ? Quel sens lui donnez-vous ?

Mon intention au départ, d’être humain, de femme à Paris, était de répondre comme je le pouvais. Je n’avais pas envie de rester cloîtrée chez moi, j’avais envie de témoigner qu’on pouvait continuer, que l’art, la poésie n’étaient pas rien. Que ce qui est vu par le marché global comme inutile ou non rentable, est inestimable en termes d’expérience humaine, de relation partagée, d’expérience au monde. J’avais envie d’investir dans ces choses dont je ressens le manque, de convoquer la poésie du quotidien, qui n’est pas si loin. Je n’avais aucune intention préalable, je voulais juste expérimenter ou poser la question. J’allais danser avec des gens à qui je n’avais jamais parlé de ma vie, et que je n’aurais jamais abordés si je n’avais pas fait ce projet. Au fil de l’expérience, j’ai pris conscience de mes propres séparations.

Au départ, le projet était d’investir le réel dans l’instant même, en instantané. De vraiment vivre la minute, de m’y engager entièrement, pour que le jour vaille quelque chose parce que je l’avais scellé d’une danse. Je n’avais aucune intention de temporalité longue, ni de journal, ni d’histoire.

 

Comment cela est-il venu ?

Au bout d’un an, j’ai fait une série de rencontres dans différents lieux à Paris où a été projetée une sélection d’une heure de mes films. Les voir ensemble, ce n’était pas pareil. Les gens ne voyaient pas une minute filmée derrière leur smartphone ou devant leur écran d’ordinateur. Ils se sont rendu compte que c’était leur histoire collective. Certains jours dansés étaient liés à l’actualité, d’autres leur rappelaient l’automne ou l’hiver, et ils commençaient à se souvenir et raconter des histoires. J’étais en train de réaliser une archive dansée de ces histoires. Cela fait trois ans hier, chaque jour a été dansé et, à travers ce prisme, on voit défiler des choses qui nous ont collectivement touché.

 

Chaque minute a fait l’objet d’une capture vidéo, mise en ligne sur Internet. On perçoit dans chacune un parti pris esthétique affirmé : associations de couleurs, position de la caméra fixe au niveau du sol…

J’ai mis instinctivement la caméra assez proche du sol, selon un point de vue d’enfant ou d’animal. C’est sûr qu’il y a quelque chose en moi de l’enfant ou de l’animal dans la ville, et c’est quelque part mon point de vue à travers des devenirs. Devenir enfant, animal, végétal, moléculaire, devenir imperceptible. Ce sont des imaginaires que je traverse. Pour ce qui est des couleurs et du cadre, cela me vient de mes années d’école d’art. Je fais instinctivement un cadre et j’ai une passion pour la couleur. C’est comme une seconde nature, cela ne me quitte pas.

 

*"Et que l'on considère comme perdue chaque journée où l'on n'aura pas dansé au moins une fois." F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

 

Nadia Vadori-Gauthier est performeuse, chorégraphe, docteure en esthétique de l’université Paris 8. Après sept années de compagnie chorégraphique, elle mène aujourd’hui des recherches du « corps collectif », laboratoire artistique et groupe de performances questionnant les frontières entre l’art et la vie.

 

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