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Pour Claire Gibault, « la liberté de la création artistique est supérieure à la liberté d’expression »

par Véronique Giraud
La chef d'orchestre Claire Gibault défend la liberté de la création artistique. DR
La chef d'orchestre Claire Gibault défend la liberté de la création artistique. DR
Hors-Champs Croisement Publié le 02/07/2015
Claire Gibault est chef d’orchestre. Investie dans la vie publique, elle a été députée européenne et, depuis 2010, membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Le 23 juin, l’assemblée consultative a adopté un avis sur l’avant-projet de loi relatif à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine, voté par l’Assemblée Nationale. La musicienne en est l’un des rapporteurs.

Vous êtes vice-présidente de la section éducation, culture et communication du CESE, comment avez-vous réagi à cet avant-projet de loi ?

Je me suis exclusivement consacrée à l’article sur la liberté de création, sur la promotion de la diversité culturelle, sur les conservatoires et l’enseignement supérieur de la musique. Nous nous sommes d'abord félicités qu’on inscrive dans la loi le principe de la liberté de création artistique, parce qu’il n’y avait rien sur ce sujet. Sans être fondée en droit, la liberté de création fluctue au gré du libéralisme et de l’autoritarisme des gouvernants. La Suisse, qui a récemment inscrit l’éducation musicale dans sa constitution, vient d’interdire l’interprétation d’un opéra pour enfants de Benjamin Britten, L’arche de Noé, sous prétexte qu’il y avait des prières. Il y a une confusion chez tous les intégristes, qu’ils soient religieux ou politiques, comme en Chine, où l’on interdit Carmen parce que don Giuseppe est un déserteur. Des expositions sont aussi mises en danger, fermeture de Présumés innocents à Bordeaux, une photographie d’Andres Serrano vandalisée… Alors que personne n’oblige à les voir.

 

Que peut faire la loi ? Quelle est la liberté de l’artiste ?

L’artiste lui-même est soumis à toutes les exigences de la liberté d’expression. Mais ce que distingue l’observatoire de la liberté de la création artistique et la ligue des droits de l’homme, c’est que « l’œuvre d’art est autonome. Elle peut être raccourcie, traduite, interprétée, elle est polysémique, elle est une fiction. Elle a plus de droit que l’artiste, puisqu’elle lui échappe ». L’artiste ne doit pas bien sûr faire l’apologie du crime ni avoir des propos sexistes ou racistes.

 

Mais tout cela est contenu dans la loi française…

C’est sous-entendu. C’est pour cela que j’ai apporté beaucoup de précisions sur ce sujet, que j’ai défendu la liberté de création artistique. La loi tire sa force de la liberté d’expression mais je pense que la liberté de la création artistique est supérieure à la liberté d’expression. Pour moi, la liberté de création est une force, elle postule notre capacité à débattre et surtout à considérer que l’autre peut avoir une opinion différente sur une œuvre. Elle suppose aussi qu’on débatte sans a priori, sans tabous, sans œillères et il est absolument indispensable en ce moment que l’art crée ces moments de débat.

Il y a un très beau texte de la cour européenne des droits de l’homme, entré en vigueur le 1er juin 2010, qui rappelle que « La liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels d’une société démocratique, l’une des conditions primordiales de son progrès et de l’épanouissement de chacun. Sous réserve du paragraphe 2 de l’article 10, elle vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec faveur, ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’Etat ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’est pas possible d’être démocratique. Ainsi de justifier, dans chaque arrêt sur la question et ce quel que soit le sens de sa décision, elle affirme que ceux qui créent, interprètent, diffusent ou exposent une œuvre d’art contribuent à l’échange d’idée et d’opinion indispensable à une société démocratique ». Tous les pays européens n’ont pas adopté la liberté d’expression ni la liberté de création artistique. La Cour européenne des droits de l’homme le recommande. C’est donc bien que la France se dote de cet instrument juridique.

 

Votre grande expérience de la musique, chef d’orchestre, directrice de grandes institutions, collaboratrice de Claudio Abbado et de John Elliot Gardner, que vous inspire-t-elle ? Observez-vous des freins à la création ou au contraire des évolutions ?

Il y a d’autres formes de censures, les censures budgétaires. Il faut être très vigilant à ce qu’il n’y ait pas d’écoles esthétiques qui prédominent et soient, d’une certaine façon, dictatoriales. Donc il faut que les conditions d’attribution, de subvention pour les compositeurs, les aides à la création, soient renouvelées souvent et surtout qu’elles représentent toutes les tendances.

De la fin du XIX au début du XXe siècle, ce qui a été formidable c’est que coexistaient le révolutionnaire Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy et la 4ème symphonie de Brahms. C’est très difficile de faire accepter cela en ce moment. De la même manière que les musiques de film ont été pendant très longtemps mal considérées. Certains courants esthétiques de la musique contemporaine ont été occultés à la fin du XXe siècle. Au début du XXIe, il y a plus d’ouverture. Au CNSMDP, on enseigne le jazz, la musique de film, on est obligé de décloisonner. Il y a différentes esthétiques de composition et elles doivent coexister. Mais il faut se battre.

 

Vous décelez d’autres formes de censures…

Mon rapport insiste en effet sur celle du fait du prince (pouvoir absolu d’un maire, arbitrages sans contrôles des collectivités territoriales). Nous pensons qu’il aurait été nécessaire que le projet de loi impose une transparence des décisions lors des procédures d’octroi de soutien financier aux compagnies et aux spectacles et qu’il favorise autant que possible les prises de décision partagées et concertées. Qu’il ouvre des possibilités de recours. Cette forme de censure touche à la liberté artistique.

 

Que proposez-vous pour la diversité culturelle ?

Dans le projet de loi, elle était présentée sous la forme d’une promotion qui s’adressait aux handicapés. C’est tant mieux, mais il faut aller plus loin que cela. La diversité culturelle ne se résume pas à cela. J’ai insisté sur la nécessité de défendre la diversité culturelle extra-européenne, la promouvoir, la valoriser, la guider et même l’enseigner. C’est ce qu’attend une grande partie des populations qui sont éloignées de la culture. De plus, cela enrichit la création artistique d’avant garde et contemporaine qui se nourrit de ces nouvelles cultures. Il faut absolument l’inscrire dans l’éducation.

 

De quelle manière ?

Les conservatoires doivent évoluer. Les conservatoires municipaux et régionaux ont un rôle important à jouer dans cette mutation de la société. Ils ont encore une image élitiste, préférant former des professionnels plutôt qu’un public de mélomanes ou participer à l’autonomie et à la culture de la population. Ils vont de tout façon être obligés de se restructurer, il en va de leur survie. Entre la moyenne d’âge élevée du public des salles de concert institutionnelles et la baisse de fréquentation. Beaucoup de jeunes musiciens actuels décloisonnent. Les musiciens de mon orchestre, par exemple, font aussi bien de la chanson, du jazz, de la musique ethnique, de l’improvisation. Ils sont friands de ça. La nouvelle génération a envie de bouger.

 

 

Bio :

Claire Gibault est née en 1945. Elle débute au Conservatoire de Chambéry, où elle obtient un premier prix de violon et de musique de chambre, et poursuit ses études au Conservatoire national de musique et de danse de Paris où plusieurs premiers prix lui sont décernés, dont celui de chef d'orchestre. Assistante de John Elliot Gardiner, elle devient en 1995 la première femme chef d'orchestre, prenant la direction de celui de La Scala. Sa carrière fulgurante la mène, entre autres, pendant plusieurs années aux côtés de Claudio Abbado dont elle est adjointe pour le nouvel orchestre Mozart de Bologne. Cette expérience la conduit à créer en 2010 le Paris Mozart Orchestra, qu'elle dirige.

Femme engagée dans la vie publique, elle est députée européenne en 2004, membre de deux commissions : de la Culture et de l'éducation, du Droit des femmes et de l'Egalité des genres. Elle est nommée membre du Conseil économique et social en octobre 2010. 

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