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Pour l’Opéra Comique, Phia Ménard dévoile la contemporanéité de Rameau

par Véronique Giraud
Arts vivants Opéra Publié le 05/02/2018
Au milieu des ors étincelants de l’élégante salle Favart de l’Opéra Comique, le spectacle "Et in Arcadia ego" propose ce que le monde de la musique s’autorise rarement : redonner sa créativité à l’œuvre de Rameau, un compositeur perçu comme académique. Une liberté qu’une partie du public a du mal à entendre. Aussi le trio des créateurs, Christophe Rousset, Phia Ménard, Éric Reinhardt, n’a-t-il pas renâclé au débat en fin de représentation.

Le spectacle Et in Arcadia ego (traduit du latin : Même en Arcadie j’existe) est né de la volonté d’Olivier Mantei, qui dirige l’Opéra Comique, de confier à Christophe Rousset et son orchestre Les Talens Lyriques le soin d’imaginer comment rendre compte de l’inventivité de la musique de Jean-Philippe Rameau. Pour le directeur musical et claveciniste exigeant, ce fut l’occasion d’un retour aux sources du processus créatif d’un compositeur du XVIIIe siècle capable aujourd’hui encore d’éblouir le spectateur de sa vigueur singulière.

Jean-Philippe Rameau n’est pourtant pas le musicien le plus aisé à cerner, les variations de son registre sont loin de se résumer à ses fameuses Indes Galantes. Cet intellectuel engagé, guidé par le désir de doter la musique d’une expressivité, d’une puissance émotionnelle, aux confins du visible, n’a pas toujours été compris en son époque héritière de Lully. C’est le lot des avant-gardes. Heureusement soutenu par un riche mécène, le musicien a pu mettre au jour de nombreux bijoux de pièces instrumentales. Celles-là même qui rendent la dimension de son talent. Il semblait impossible de les rassembler tant leur esthétique et leur inspiration, entre gaieté et tragédie, dresse une mosaïque d’émotions.

Impossible ? C’est pourtant précisément l’intention qui a présidé à la création de Et in Arcadia ego. En premier lieu parce que la musique de Rameau, en particulier son œuvre symphonique, est magistralement reçue et infiniment respectée par le claveciniste Christophe Rousset. Le directeur de l’orchestre Les Talents Lyriques voue une passion esthétique au répertoire baroque et un enthousiasme sans faille pour son esprit. En second lieu parce que choisir Phia Ménard pour inventer la mise en scène d’une trentaine d’extraits de partitions composées pour orchestre, airs, ouvertures, danses, et imaginer le récit qui pourra leur conférer une « unité » est lumineux. La liberté de créer de la chorégraphe rejoint celle du musicien.

 

Des livrets de faible valeur. L’auteure de Vortex et de L’après-midi d’un Foehn, qui a fait du vent, du froid, de la chaleur, ses matériaux scéniques, a défini son projet comme un « big bang organique ». Christophe Rousset a quant à lui réactivé ce qui se faisait couramment au XVIIIe : parodier le texte d’un livret, d’autant que, comme le souligne le grand connaisseur, « Souvent les livrets de Rameau sont de faible valeur ». En réponse, Phia Ménard percevait un personnage de fiction unique pour donner une réplique narrative et mélodieuse à un dispositif scénique ambitieux et quasi biologique. Pour Olivier Mantei, la jeune mezzo-soprano Léa Desandre s’imposait. Elle incarne le nouveau livret, charmant le spectateur de son corps de danseuse et de la pureté de sa voix qu’elle a su intimement mêler aux vibrations des instruments de l’orchestre.

Le soin d’écrire le livret d’un projet aussi hardi fut confié à Éric Reinhardt. S’inspirant de l’écoute attentive de 120 partitions de Rameau et de la dramaturgie de Phia Ménard, l’écrivain a imaginé le personnage de Marguerite. Belle d’hier, elle vit à 95 ans son ultime jour et traverse les quatre tableaux de sa longue existence, naissance, enfance, âge adulte, vieillesse et mort. Évoluant dans un décor mouvant qui développe ses propres miasmes : de la petite musique de fleurs s’égouttant à la puissance d’un souffle venu d’ailleurs, du cuisant éblouissement à la glaçante noirceur. Le chœur, magnifiquement interprété, n’apparaît jamais ou comme en filigrane, c’est seule en scène, lumineuse et fragile, que Léa Desandre offre sa jeunesse à une scénographie qui tient du prodige.

 

Un renouveau qui surprend. L’œil du spectateur est en prise sensorielle avec la permanente mutation du décor, son oreille saisit les variations musicales, son esprit divague vers un conte étrange, intérieur et tragique. « La musique de Rameau est réénergisée par un texte nouveau, par des situations dramatiques nouvelles, et un pouvoir émotionnel se dégage de Rameau complètement renouvelé. Cette musique existe encore plus que quand on la joue en concert ou en récital », s’enthousiasme Christophe Rousset. Un seul regret, il faudrait revoir une ou deux fois encore le spectacle pour apprécier les facettes de ce qui a été donné à entendre, à voir, à sentir, à penser.

La création libre et gourmande fait débat, comme le laisse entendre quelques huées en fin de spectacle. Un débat souhaité par le trio des créateurs, qui invite, chose peu courante, à le prolonger par une rencontre en salle Bizet après chaque représentation. Ainsi nul n’est contraint de rentrer chez soi, emportant ses questionnements, chaque spectateur peut les exprimer devant les auteurs mêmes. La courageuse proposition reflète bien l’état d’esprit dans lequel a été conçue une œuvre qui fera date, nous l’espérons.

 

Et in Arcadia ego, sur des musiques de Jean-Philippe Rameau, à l'Opéra Comique du 1er au 11 février 2018. Direction musicale : Christophe Rousset - Mise en scène : Phia Ménard - Dramaturgie : Éric Reinhardt. Mezzo-soprano : Lea Desandre - Choeur, : Les éléments. Orchestre : Les Talens Lyriques. 

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