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Slovaquie, l’histoire tousse-t-elle ?

par Pierre Magnetto
Rivers of Babylon écrit en 1991, seul livre de Peter Pist’Anek traduit en Français.
Rivers of Babylon écrit en 1991, seul livre de Peter Pist’Anek traduit en Français.
Livre Roman Publié le 10/04/2018
Dans Rivers of Babylon paru en 1991, roman décrivant l’irrésistible ascension d’un jeune paysan, l’écrivain slovaque Peter Pist’Anek associe la transition de la Tchécoslovaquie vers l’économie de marché à l’émergence d’un système perverti et corrompu. Un quart de siècle plus tard, le scandale gronde dans une Slovénie indépendante, après l’assassinat d’un journaliste d’investigation ayant révélé des liens entre le pouvoir politique et la mafia calabraise.

Et si dès 1991 Peter Pist’Anek avait pressenti les vents mauvais qui menaçaient la démocratie naissante en Tchécoslovaquie ? Dans Rivers of Babylon, roman paru cette année-là et traduit en Français en 2010, l’auteur dressait un portrait au vitriol d’un pays venant de se défaire du socialisme ; un pays qui s’ouvrait à l’économie de marché pour le meilleur et pour le pire. L’action de Rivers of Babylon débutant quelques semaines après la Révolution de velours, se déroule au croisement des années 1989 et 1990. Le socialisme date de seulement hier. Il en reste des traces et la libéralisation de l’économie se fait plutôt dans la confusion. C’est dans ce contexte que Racz, jeune et rustre paysan débarque dans la grande ville, Bratislava, afin d’y gagner suffisamment d’argent pour pouvoir s’en retourner dans son village natal et y épouser la fille du boucher, un des notables de la commune.

Le maître du feu aux manettes. Coup de bol ! A peine débarqué, Racz est recruté comme ouvrier-chauffeur d’un vieil hôtel de luxe qui a déjà perdu de son vernis. L’antique et capricieuse chaufferie dont il devient l’unique servant, n’apporte pas la chaleur qu’au seul Ambassador, mais aussi aux magasins voisins de l’établissement. Là, au cœur d’un hiver particulièrement cinglant, le jeune homme va vite prendre conscience du pouvoir que lui procure d’être le maître du chauffage, à commencer par celui de manipuler les vannes et d’apporter la chaleur à qui bon lui semble. Dans ce théâtre où se croisent des notables corrompus, des étrangers venus chercher du bon temps à moindre prix, de jeunes prostituées qui se rêvaient en starlettes, de jeunes hommes cherchant à se faire de l’argent facile à coup de magouilles minables, d’anciens flics de la sécurité de l’Etat virés par le nouveau régime, de cadres administratifs corrompus, des gangs d’albanais et de roumains occupés à leurs basses besognes… Racz sera à bonne école.

Un roman satirique et une histoire burlesque. Dès lors, le roman décrit l’irrésistible ascension de l’ouvrier-chauffeur qui va s’ériger en despote, en tyran, soumettant tout un chacun pour son plus grand profit. Satire politique et sociale, conte philosophique, Rivers of Babylon n’est pas seulement un roman jetant un regard au vitriol sur ses contemporains, sur le système perverti qui s’était installé dans le pays au lendemain de la chute du mur de Berlin, mais aussi une histoire qui emprunte au burlesque, avec des scènes désopilantes que ne renieraient pas Buster Keaton ou les frères Marx. Rivers of Babylon est le premier volet d’une trilogie écrite par Peter Pist’Anek et le seul de ses livres jamais traduit en Français.

Le scandale et la corruption refont surface. Aujourd’hui, en Slovaquie l’histoire tournerait-elle en boucle ? Non, l’histoire ne se répète pas, jamais, mais à la lecture des événements qui secouent le pays, difficile de ne pas se remémorer Pist’Anek. Plus d’un quart de siècle après la publication de Rivers of Babylon le scandale et la corruption refont surface dans ce pays indépendant de la Tchéquie depuis 1994. Depuis plus d‘un mois, le pouvoir est aux prises avec une vague de manifestations qui ont poussé le premier ministre social-démocrate Robert Fico et une de ses conseillères à la démission le 13 mars dernier. A l’origine de la crise politique qui secoue le pays, l’assassinat par balles du journaliste Jan Kuciak et de sa compagne Martina Kusnirova, dont les corps ont été découverts dans la nuit du 25 au 26 février à leur domicile situé à 65 kilomètres de Bratislava. Agé de 27 ans, le journaliste d'investigation travaillait pour le site internet d’actualité Aktuality sur lequel il avait publié des enquêtes sur des soupçons de fraudes fiscales. Son travail avait notamment permis de révéler les liens entre des proches du gouvernement et des hommes d’affaire italiens liés à la ’Ndrangheta, la mafia calabraise.

Les fondements de la démocratie menacés. Les cinq manifestations qui se sont déroulées depuis dans la capitale slovaque ont rassemblé entre 30 000 et 40 000 personnes. Une mobilisation modeste à l’échelle d’un pays comme la France, mais de grande ampleur dans ce pays qui ne compte que 5,4 millions d’habitants. Après avoir obtenu la tête de Fico, les manifestants réclament aujourd’hui celle du chef de la police Tibor Gaspar à qui ils reprochent de ne pas avoir protégé le journaliste qui avait fait part de menaces de mort. Dans les pays membres de l’Union européenne, les assassinats de journalistes en raison de l’exercice de leur profession sont rares. Depuis 2010, si la rédaction de Charlie a été victime d’un attentat perpétré au nom de l’Etat Islamique en 2015 et si la journaliste suédoise Kim Wall a été tuée par l’inventeur d’un sous-marin en 2017, le nombre de meurtres de journalistes ayant pour but de stopper leurs investigations s’élève à trois, en comptant celui de Jan Kuciak. La mort de ce dernier, comme celles du grec Sokratis Guiolas en 2010 et de la maltaise Daphne Caruana Galizia fin 2017, n’ont pourtant pas suscité de vague d’indignation dans ces pays ayant élevé la démocratie au rang des valeurs fondamentales de leur union, et dont la liberté de la presse est un des fondements.

Rivers of Babylon, Peter Pist’Anek, aux éditions Fayard (2010).

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