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Street-art : Le message politique de Banksy à Paris

par Laura Coll
Œuvre de Banksy au Bataclan, Paris 11e
Œuvre de Banksy au Bataclan, Paris 11e
Arts visuels Street-Art Publié le 05/07/2018
Depuis quelques jours, une véritable frénésie a envahi la capitale française, et pour cause : le célèbre street-artiste anglais Banksy a laissé son empreinte sur les murs Parisiens, révélant huit œuvres murales résolument politiques qui collent à l’actualité ou renvoient à des périodes fortes de notre société.

On ne le présente plus : Banksy, le street artiste britannique de renom mais aussi le plus anonyme a choisi d’exprimer son art à Paris pour la première fois. Si le conditionnel est resté de mise un temps quant à l’identité de l’auteur de ces pochoirs disséminés dans la capitale, Banksy a depuis revendiqué la paternité de certains d’entre eux sur Instagram. Mardi 20 juin, la première de ces œuvres a été découverte porte de la Chapelle, non loin de l’ancien « centre de premier accueil » pour migrants. Coïncidence, signe du destin ou acte volontaire, c’est en ce même jour qu’avait lieu la journée mondiale des réfugiés. D'évidence, le street artiste n’a pas installé ses pochoirs au petit bonheur la chance. Chaque œuvre parait savamment disposée dans un quartier de Paris afin d’en révéler sa signification, délivrant un message fort.

 

Rats et minorités. Parmi les œuvres affichées sur les rues de la capitale, on dénombre quatre représentations de rats. Les rongeurs reviennent de manière récurrente dans le travail du graffeur. Dans son ouvrage Banksy, wall and piece, il expliquait les peindre car ces derniers sont des indésirables. Détestés et pourchassés, ils existent sans permission. La récente polémique sur l'accroissement de la population de rongeurs dans la capitale est-elle visée ? S'agit-il d'un clin d'œil au pochoiriste français « Blek le rat », initiateur de l’art urbain ? Ou doit-on y voir un écho aux minorités, et notamment aux migrants. Longeant les grands escaliers de la rue Mont-Cenis, un rat catapulté par une bouteille de champagne laisse songeur. On pourrait y voir une pensée métaphorique où le rat représenterait un étranger expulsé, la bouteille de champagne confortablement installée dans un bac à glaçons en guise d’incarnation de dirigeants d’extrême droite fortunés. Autre allégorie dans le 16e arrondissement, où un couple de rats admire la tour Eiffel aux abords du RER C, symbolisant la classe qui lutte pour subsister. Mais les rats ne sont pas l’unique allusion aux migrants. À proximité du périphérique, porte de la Chapelle, on peut apercevoir le pochoir d’une petite fille juchée sur un escabeau, qui recouvre, à l’aide d’une bombe de peinture, une croix gammée de motifs roses, symbole de la Syrie.

 

Dates clés, dysfonctionnements de la société et hommage. D’autres œuvres parisiennes de Banksy font référence à la résistance et la rébellion, et plus particulièrement la période charnière de mai 68. Près de la bibliothèque publique d’information, dans le 4e arrondissement, un rat tient un journal à la main. Le street-artiste originaire de Bristol précise sur Instagram « 50 ans depuis le soulèvement de Paris en 1968. Le lieu de naissance de l’art du pochoir moderne ». Une ode à la culture, mais aussi l’incarnation d’une rébellion par le biais de l’art, avec les bonnes armes. Dans le 11e, passage de la main d’Or, un rat affublé d’un nœud rappelle un célèbre personnage de Disney. Le rongeur se tient sur l’inscription « 1968 » dont le dernier chiffre est en pointillés. Ici, on pourrait se demander si Banksy émet une critique de notre société moderne, qui tenterait d’endormir les citoyens avec du rêve ou d’acheter les révoltés avec de la fantaisie…

La dénonciation du système est aussi au cœur des travaux du graffeur. Rue Victor Cousin, sur les murs de l’Université de la Sorbonne, un homme vêtu d’un costume tend un os à chien, dissimulant une scie derrière son dos. En y regardant de plus près, on peut constater que le canidé n’a que trois pattes, et qu’en réalité l’homme nourrit l’animal avec les restes de sa propre chair. Dénonciation du système d’enseignement supérieur ? Allégorie du capitalisme ?

Adepte du message politique sous-jacent, Banksy l’est encore davantage avec le graffiti de la rue de Flandre détournant le célèbre Bonaparte de Jacques-Louis David de 1801. Ici le chef de guerre ne lance plus son attaque par un geste de la main mais est totalement aveuglé par la cape qu’il arbore, délibérément plus imposante. Sur les réseaux sociaux, chacun y va de son commentaire. Certains y voient un message subliminal au président Emmanuel Macron, une cape dans le visage comme une image du vent qui tourne, d’autres y voient l’évocation d’une femme voilée.

Dans le 11e arrondissement, Banksy rend hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015. Réalisée sur l’une des portes de l’issue de secours du Bataclan, une femme se recueillant, dont la silhouette blanche contraste avec la porte sombre, s’achemine par des coulées de peinture larmoyantes, semblant représenter l’infinité du deuil. Depuis quelques jours, ce pochoir lourd de sens a été recouvert par le galeriste Baptiste Ozenne d’une plaque de plexiglas , rendant l’œuvre pérenne...

 

Plusieurs œuvres vandalisées. Si certains citoyens ont pris l’initiative de recouvrir les œuvres de Banksy de protections, c’est que certaines d’entre elles ont fait l’objet d’actes de vandalisme seulement quelques jours après leur découverte. Tel est notamment le cas du pochoir installé porte de la chapelle, aux abords de l’ancien camps de migrants, dont la symbolique n’a visiblement pas été comprise par tous. Y voyant sans doute une injure, deux hommes ont recouvert l’œuvre à l’aide d’une bombe aérosol de couleur bleue. Leur acte a été intégralement filmé, révélant au grand jour leur visage. Mais un acte de vandalisme réalisé sur ce qui est encore considéré lui-même comme un acte de vandalisme est-il punissable ? C’est ce qu’a notamment pointé du doigt l’artiste de rue Invider, victime de vol de ses œuvres, reconnaissant qu’une « bonne jurisprudence ferait du bien au street-art ». En effet, ces dégradations sont difficilement punissables, la législation entourant l’art du rue étant encore au cœur d’un paradoxe juridique…

Si Banksy avait déjà œuvré en France au cours de l’année 2015, réalisant quatre œuvres en soutien aux migrants de la « jungle » de Calais, son premier passage à Paris a suscité un réel engouement auprès d’experts et amateurs. Un véritable jeu de pistes a été lancé, donnant lieu à de multiples interprétations de ces œuvres murales. Mais une chose est sûre : le plus populaire des street-artistes tend aux parisiens un miroir sur les fléaux de notre société…

 

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